Romolo Amaseo
De latinae linguae usu retinendo I

Notice

Source : Romulo Amaseo, Romuli Amasei Orationum uolumen, Ioannes Rubrius, Bononiae, 1564.

Présentation

Humaniste (Udine 1489 - Rome 1552). Il fut lecteur au Studio de Bologne (1513-1520), au Studio de Padoue (1520-1524), à nouveau à Bologne (1524-1544) et enfin à la Sapienza de Rome (1544-1550). Dans deux oraisons De latinae linguae usu retinendo, prononcées à Bologne en 1529 et auxquelles il doit sa renommée, il défend l'usage du latin contre la langue vernaculaire dans les œuvres littéraires. Il publie également des versions latines des classiques grecs (Xénophon, Pausanias).

Bibliographie

Transcription, traduction, annotation : Sarah GAUCHER

Quam fracto et demisso animo auditores, ad haec solennia studiorum nostrorum initia, superiore hoc proximo triennio accessimus, tam alacri hodierno die, atque ad optimam spem erecto, pristinam huiusce consessus consuetudinem repetere nos ac referre oportere existimo. C’est d’une âme brisée et lasse, auditeurs, que nous avons, ces trois dernières années1, abordé les habituelles prémices de nos études ; c’est d’une âme aussi allègre et porteuse du plus grand espoir qu’il faut, je crois, que nous recommencions et reprenions l’ancienne habitude de cette réunion.
Etenim si accerbissimis et calamitosissimis temporibus, cum atrocissimi belli funestissima ui agi ac rapi omnia, pestilentissimis morborum generibus agros urbisque ad uastitatem redigi, Italiae uniuersam fere plebem diuturna ac miserabili fame confici uideremus, dolori luctuique nostro neque materies neque causa defuit, nunc, uertente se quasi Fortunae orbe, in summa anni fertilitate, caeli optatissima salubritate, Potentium atque Imperiosorum hominum, quorum ante odia se in Italiam profuderant, cogitationibus ad concordiam pacemque spectantibus, Clementis uero Pont. Max. et Caroli Caesaris Augusti in hanc urbem aduentu incredibili totius ciuitatis gratulatione florente, quid impediat quominus sedato ac otioso etiam animo nostrum in praesentia munus obeamus profecto non uideo. Et en effet, si, en des temps extrêmement durs et malheureux, alors que nous voyions tout être chamboulé et anéanti par la violence si terrible d’une guerre si atroce, les champs et les villes être réduits à rien par des genres de maladies tout à fait funestes2, l’ensemble du peuple italien être réduit à une famine durable et terrible, nous n’avons manqué ni de matière ni de raison au chagrin et au deuil, à présent que la roue de la Fortune tourne, pour ainsi dire, en sens inverse, dans la plus fertile période de l’an, dans la clarté du ciel tant espérée, alors que les pensées d’hommes puissants et éminents qui avaient auparavant déversé leur haine sur l’Italie se tournent vers la concorde et vers la paix et qu’à l’arrivé dans cette ville du Pape Clément3 et de l’Empereur Charles la cité tout entière fait entendre un incroyable merci4, je ne vois pas ce qui empêche que nous nous acquittions maintenant de notre office d’une âme apaisée et sereine.
Itaque, ut mihi ante [101] a querelis ac deploratione, quod miserrima temporum conditio postulare uidebatur, libitum est exordiri, ita nunc ad eam ordiendi rationem redeundum censeo qua pro mea in uos fide, officio ac beneuolentia atque ingenii iudiciique mei facultate, pacatiore temporum statu, studia uestra instituere atque informare consueram. C’est pourquoi, de même que je souhaitai jadis entamer mon discours par des plaintes et une lamentation, ce que me semblait réclamer la situation absolument terrible de cette époque, je pense qu’il faut maintenant revenir au type d’exorde par lequel j’avais l’habitude, en des temps plus apaisés, d’organiser et d’ordonner vos études selon la confiance que je plaçais en vous, mon office et ma bienveillance, et selon les ressources de mon esprit et de mon jugement.
In quam sane curam, omnibus, qui bonas literas in ueterem dignitatem ac nitorem cupiunt restitutas, eo maiore nunc studio atque animi contentione incumbendum esse arbitror, quod illae per aliquot annorum iniuriam, retro quasi lapsae ac de gradu suo deturbatae, nihilo quidem minus detrimenti acceperunt quam quantos superioris seculi felicitate progressus habuere. Dans ce souci, je pense qu’il faut s’appuyer sur tous ceux qui désirent que les belles lettres retrouvent leur dignité et leur splendeur d’antan avec un zèle et une ardeur d’autant plus grands qu’en raison l’injure de temps ces lettres ont été renversées, pour ainsi dire, délogées de leur siège et ont subi autant de préjudices que la félicité du siècle précédent leur avait fait faire de progrès.
Nam cum ardente uniuersa infestissimo bello Italia, eorum animos, qui se ante rectissimis studiis atque optimis artibus dediderant, aut turbulentissimae maximarum ueluti tempestatum procellae, ad imminentium periculorum, a capite fortunisque suis depellendorum, curam abstraxerint, aut belli ipsius uis uel teterrima morborum lues perculerit, nisi iam aut quos ex eo numero aetatis nostrae fortuna reliquos fecit, ii labentium literarum ruinam fulciant, aut earum noui autores et uindices existant, nihil magis uereor, quam ne Latinae literae, aut breui euanescant: aut a nostris neglectae, ad exteros populos ac nationes [102] profugiant. En effet, alors que l’Italie tout entière brûlait d’une guerre absolument atroce, ou bien les violentes bourrasques des plus grandes tempêtes (pour ainsi dire) ont poussé les âmes de ceux qui s’étaient auparavant dédiés aux études les plus droites et aux arts les plus grands à s’efforcer d’éloigner de leur vie et de leur destinées les dangers qui les menaçaient, ou bien la violence de cette guerre ou la peste la plus horrible les a frappés ; si désormais ceux que parmi eux la fortune de notre époque a conservés n’endiguent pas la ruine des lettres chancelantes ou qu’il ne s’élève de nouveaux garants et vengeurs de celles-ci, je ne crains rien davantage que de voir bientôt les lettres latines périr ou, négligées par nos soins, s’enfuir chez des peuples et des nations étrangères.
Quod si aliquando euenerit (ac ne unquam eueniat, Dii, Deaeque omnes prohibete), facile auditores cogitare potestis, amissa iam pridem imperii ac bellicae rei gloria, si literarum cultum atque humanitatis elegantiam nunc amittamus, quam sordida ac miserabilis facies, quam foedus et obsoletus futurus sit Italiae habitus. Si cela arrive un jour (Dieux et Déesses, empêchez que cela arrive jamais !), vous pouvez facilement comprendre, auditeurs, puisque nous avons déjà perdu la gloire ancienne du pouvoir et de la guerre, quel visage ignoble et pitoyable, quel habit hideux et élimé présentera l’Italie si nous perdons à présent la parure des lettres et l’élégance de la culture.
An dubitamus quin, Latini nominis lumini barbariae tenebris offusis, deprauatis moribus, corrupta studiorum ac uitae etiam ipsius ratione, ad eum uictus linguaeque situm ac ueluti senium reuoluamur, quo, deleto ab exteris olim et efferis gentibus Romano Imperio, abolitis literarum monimentis, cuncta fere Italia oppressa contabuit? Doutons-nous qu’après que les ténèbres de la barbarie auront été répandues sur la lumière du nom latin et que les mœurs auront été dépravées, que le cours des études et de la vie elle-même aura également été corrompu, nous ne revenions à cet état et pour ainsi dire à cette morosité de l’existence et de la langue qui a opprimé l’Italie tout entière, après que des peuples étrangers et sauvages ont détruit l’Empire Romain et que les monuments de la littérature ont été détruits ?
Atque ego quidem auditores, per multos iam annos, eos adolescentes, quorum mihi studia publice commissa et commendata sunt, pro uirili mea, modo ex superiore loco, modo ex aequo, monendo atque hortando, contendi ut ad linguae latinae copiam et sinceritatem agnoscendam et capessendam excitarem, quippe qui disciplinarum quoduis genus, nisi diserte et emendate uel dicendo uel scribendo tractatum fuerit, non solum ieiunum et ineptum, sed mancum etiam atque imperfectum semper existimarim. Pour ma part, auditeurs, je me suis efforcé de nombreuses années durant, suivant mes moyens, tantôt en maître tantôt en égal, tant par l’incitation que par l’exhortation, d’exciter les jeunes gens dont les études m’ont été publiquement confiées et recommandées à la connaissance et à la pratique de la richesse et de la pureté de la langue latine, parce que j’ai toujours pensé qu’un genre de discipline est décharné et sans force mais aussi impotent et imparfait s’il n’a pas été formellement et correctement exercé par une pratique orale ou écrite.
Sed enim non magis temporum iniquitate, quam noua ac (quod me hodie uobis probaturum confido) minus recta certorum hominum [103] opinione, in eum locum rem deductam esse uideo, ut nisi existant, qui se eorum sectae opponant ac pro pulcherrimae atque ornatissimae linguae autoritate acriter resistant, nihil iam omnino prohibere possit quin, sublato latine loquendi ac scribendi usu et consuetudine, quae lingua e mediis flammis ac ruinis toties elapsa, a duobus plus millibus annorum nostra adhuc aetate nonnullam iuris potestatisque suae partem retinet, ea, nunc ab ista uernacula, Aulica ne dicam an Hetrusca ? (utroque enim iam nomine celebrator) euersa ac prostrata, non opes tantum atque ornamenta, quae in Italia olim possedit, sed ipsum etiam spiritum ac uocem amittat. Mais, tant à cause de l’adversité de l’époque qu’en raison de l’opinion nouvelle et perverse (ce que, je pense, je vous prouverai aujourd’hui) de certains hommes, je vois que la situation en est arrivée au point où, si les opposants à cette secte ne s’élèvent ni ne combattent ardemment pour l’autorité d’une langue si belle et si distinguée, rien ne pourra empêcher désormais qu’après que l’usage et l’habitude de parler et d’écrire en latin auront été aboli, cette langue bimillénaire qui, tombée tant de fois dans les flammes et en ruine, conserve à notre époque une part de son pouvoir et de sa puissance, désormais renversée et mise à bas par leur langue vernaculaire, pour ne pas dire aulique ou étrusque (elle est en effet, célébrée sous l’un et l’autre nom), ne perde non seulement l’influence et les ors qu’elle posséda jadis en Italie, mais jusqu’à son souffle et son accent.
De qua quidem hominum opinione, dum paucis, non magis in annuum munus meum proludendi quam ueritatem tuendi causa dissero ac dum meas uobis contra eam rationes expono, attente, obsecro, me ac benigne auscultate. Pendant tout le temps que je disserte sur l’opinion de ces hommes, tant pour introduire mon office annuel que pour défendre la vérité, et que j’expose mes arguments à son encontre, écoutez attentivement, je vous prie, et avec bienveillance.
Florente Romanorum Imperio, una fuit lingua omnibus communis, in ipsa urbe primum ac Latio, deinde in tota etiam Italia. Au floruit de l’Empire Romain, il y avait une langue unique et commune à tous les hommes, d’abord dans Rome et le Latium, puis également dans l’Italie tout entière.
Hac uiri passim, hac faeminae, hac urbani, hac agrestes homines utebantur, hac publicae5 et priuatae res, hac domesticae et forenses, hac denique urbanae omnes et rusticae tractabantur. C’est cette langue que parlaient partout les hommes, elle que parlaient les femmes, elle que parlaient les gens des villes, c’est elle que parlaient les gens des campagnes, c’est elle qui réglait les affaires publiques et privées, elle qui réglait les affaires intérieures et extérieures, et elle enfin qui réglait toutes les affaires des villes et des campagnes.
Indicant habitae ad populum conciones, actae in theatris fabulae, incisae in aes leges, inscripti in lapidibus qui nunc etiam leguntur [104] tituli, familiariter ad coniunctissimos homines, ad mulieres etiam scriptae epistolae ; indicant postremo quae aut opificum aut rusticorum turbae praecepta sunt ac literis mandata ad nostram usque aetatem peruenerunt. C’est ce que révèlent les discours adressés au peuple, les pièces jouées sur les théâtres, les lois gravées dans le bronze, les titres inscrits sur les pierres qu’on lit encore aujourd’hui, les lettres familières écrites aux plus proches amis mais aussi aux femmes ; c’est ce que révèle enfin ce qui a été enseigné à la foule des ouvriers ou des paysans et qui, consigné par écrit, est parvenu jusqu’à notre temps.
Verum iam magis perspicua res est ac eruditorum hominum assensu comprobatior quam ut coniecturis argumentisque colligendis multum sit aut uerborum consumendum aut temporis. Mais ce point est suffisament évident et trop approuvé par les érudits pour qu’on doive y consacrer en conjectures et en arguments bien des mots et du temps.
Tantum inter eruditum et illiteratum intererat quod ille in uerbis ac loquendi formis, in uocis sono, in literis appellandis, delectum et suauitatem multo maiorem habere uidebatur ; sed erat neutri omnino ut alterum intelligeret quidquam elaborandum. Entre un érudit et un illettré, il y avait cette seule différence : le premier semblait avoir dans les termes et les tournures de son discours, dans son accent, dans sa prononciation, un discernement et un agrément bien supérieurs. Cependant ni l’un ni l’autre ne devaient produire quelque effort pour être compris de l’autre.
Ac multos quidem post Romam conditam annos, hanc unam et solam linguam, quae a Latio, unde oriunda fuit, Latina appellata est, Romani homines ac Romanorum Italici nominis socii et nouerunt et excoluerunt. Et bien des années durant après la fondation de Rome c’est cette seule et unique langue, qui fut appelée latine d’après la région du Latium dont elle était originaire, que les Romains et les alliés des Romains, les Italiques, connurent et pratiquèrent.
Post autem, redacta in potestatem Graecia, Graecorum literis ac disciplinis cognitis, Graecis etiam doctoribus adhibitis, Graecam linguam in latinae societatem cooptarunt, qua ad Graecorum duntaxat artes percipiendas uterentur. Ensuite, après que la Grèce fut aux mains des Romains, que les lettres et les disciplines grecques furent connues et même les savants grecs accueillis, les Romains admirent dans la société de la langue latine la langue grecque, qu’ils utilisaient seulement pour se saisir des savoirs des Grecs.
Eam cum in sermone aut prorsus numquam aut perraro ac non nisi inter Graecos usurparent, in scribendo tamen ad aliquam aut otii aut ludi aut exercitationum suarum partem admittebant. Alors qu’ils ne l’utilisaient jamais ou que très rarement pour converser et seulement entre Grecs, ils admettaient qu’on écrivît en grec pour une partie de leur loisir, de leurs jeux, ou de leurs exercices.
Sed ipsa quidem latina, de qua est [105] mihi oratio instituta, sanitatem ac natiuum decorem suum constanter tutata, ad sexagesimum fere et septingentesimum urbis annum uiguit ac dominata est. Mais la langue latine, sujet de mon discours, ayant toujours protégé sa pureté et son charme originels, fleurit et régna jusqu’à la 760ième année de la ville environ6.
Reliquum quod fuit ad Romani Imperii interitum, per annos circiter quadringentos et quinquaginta, quasi luxu ac deliciis delinita, ac ut ita dixerim senectute desipiens7, exquisitioribus ornamentis ac uerius fuco, pristinam formae pulchritudinem ementita, magnam sane dignitatis grauitatisque suae partem amisit. Reste qu’elle fut jusqu’à la chute de l’Empire Romain, en 450 environ8, comme gagnée par la débauche et les délices et que, sous l’effet de la vieillesse, pour ainsi dire, présentant le masque mensonger de son ancienne beauté grâce à des ors et un fard trop raffinés, elle perdit une grande partie de sa dignité et de sa gravité.
Postea uero quam, ex ultimis Europae finibus, gentes immanitate barbarae, multitudine innumerabiles, iteratis saepius irruptionibus, diuturno etiam dominatu Italiam afflixerunt, uitiari primum barbariae sono, barbaricis etiam uerbis quasi maculis quibusdam aspergi coepta est. Mais après que, depuis les frontières les plus reculées de l’Europe, les peuples que rendaient barbares leur sauvagerie et innombrable leur nombre eurent affligé l’Italie à force d’invasions trop fréquentes et par leur domination durable, elle commença d’abord à être viciée par l’accent de la barbarie, ensuite à être inondée de mots barbares, pour ainsi dire de taches.
Ac deinde doctissimorum hominum monimentis partim iisdem flammis exustis, quibus Deorum templa, atque urbium moenia conflagrarant, partim etiam cum reliqua praeda in Scythiae ac Sarmatiae recessus asportatis, pacis otiique studiis, ut in tanta rerum omnium confusione par fuit, intermissis, iam coepit obsoletius et absurdius loqui, ac potius balbutire et paene obmutescere. Et ensuite, après que les monuments des hommes les plus sages eurent été en partie consumés dans les mêmes flammes qui avaient embrasé les temples des dieux et les remparts des villes, en partie emportés avec le reste du butin dans les retraites de la Scythie et de la Sarmatie et que les études de la paix et du loisir eurent été interrompues, ainsi qu’il convenait en des temps si confus, elle commença à parler plus négligement et plus bizarrement, ou plutôt à balbutier et presque à rester muette.
Postremo cum Langobardi non insolentioris nominis, quam ingenii populi, Italia occupata, sui etiam in ea regni sedem statuissent, quam sub Regibus II et XXX annos X et VIII supra CC [106] tenuerunt, cum moribus ac legibus, cum ipsis literarum etiam notis, mutauit Italia loquendi consuetudinem. Enfin alors que les Lombards, peuple non moins renommé pour son audace que pour son intelligence, après avoir occupé l’Italie, avaient résolu d’y établir le siège de leur royaume, qu’ils conservèrent dans trente-deux duchés 218 années durant9, l’Italie changea de manière de parler en même temps que de mœurs et de lois, mais aussi de lettres.
Ac non aliter Langobardicis uocibus, Langobardico oris sono, latinus sermo deprauatus est quam solent puri amnes influente coenosa aut ex lacunis aut ex paludibus aqua corrupi. Et les mots lombards, l’accent lombard, vicièrent la langue latine de la même manière que l’eau fangeuse a l’habitude de corrompre les ondes pures où elle se jète depuis les marécages ou les marais.
Hinc duae loquendi formae ex eodem fonte emanarunt : atque altera quidem, et si nihil ex uetere illa lingua, praeter speciem quandam, sanguine, colore, ornamentis omnibus amissis, prae se ferebat, Latinae tamen linguae nomen retinuit ; altera, corruptior multo et externi sermonis illuuie10 quadam ac sordibus contaminatior, uulgaris est appellata. De là, deux formes de discours sont nés d’une même source : la première, même s’elle ne présentait, outre son aspect, plus rien de l’ancienne langue, puisqu’elle avait perdu son sang, sa couleur, tous ses ors, conserva le nom de langue latine ; la seconde, bien plus corrompue et contaminée par la boue et la crasse d’une langue étrangère, fut appelé vulgaire.
Illam literati homines, quantum illa aetas ferebat, qua aut scribentes aut grauioribus de rebus disputantes uterentur, in familiaritatem suam receperunt ; haec imperitae multitudinis commerciis ac sermonibus inuulgauit. La première, les gens éduqués l’admirent, autant que l’époque le permettait, dans leur cercle, de sorte qu’ils l’employaient en écrivant ou en discutant de sujets assez sérieux ; la seconde se répandit pour les affaires et les conversations de la multitude des ignorants.
Haec itaque iam duplex loquendi forma in annum iam septingentesimum ac septuagesimum propagata ad nostram usque aetatem, e quo diximus fonte, deriuauit. Ainsi, cette forme désormais double de discours, propagé il y a de cela sept cent soixante-dix ans, a dérivé jusqu’à notre époque depuis la source dont nous avons parlé.
Sed enim prior illa abhinc annos haud minus LXXX nacta literarum studiosos principes atque in primis de Pont. Max. numero unum et alterum, qui magnis propositis praemiis, ingenio praestantes et Graecis latinisque literis, ut in maxima praeceptorum ac librorum penuria, eruditos [107] homines ad serendam bonis literis ac liberalibus studiis opem inuitarunt, respirare primum ac emergere uisa est ; mox nouis subinde auxiliis excitata ac subleuata, tantum se memoria nostra erexerat ut si tantundem quod huius seculi reliquum est a barbarie in qua ante demersa fuit recederet, non ita longo temporis curriculo ad ueteris illius linguae gloriam quam proxime accedere posse uideatur. En effet, la première, alors qu’elle avait recontrée, il y a de cela pas moins de quatre-vingt ans, des princes dévoués aux lettres et en premier lieu un ou deux papes11, qui, après avoir proposé de grandes récompenses, invitèrent, chose naturelle dans la plus absolue pénurie de précepteurs et de livres, des hommes à l’esprit excellent et versés dans les lettres latines et grecques à apporter leur aide aux belles lettres et aux études libérales, sembla d’abord respirer et émerger ; bientôt, revigorée et immédiatement soulagée par de nouveaux secours, notre époque avait tant repris courage que, si le reste de notre siècle s’éloignait autant de la barbarie où elle avait été plongée, elle semblait pouvoir rapidement s’approcher le plus près possible de la gloire de cette ancienne langue.
Ac multis quidem retro annis, ad doctrinae ac eruditionis laudem aspirauit nemo, qui non in latine loquendi ac scribendi facultate multo maximam famae nominisque sui spem positam habuerit. Et il y a bien des années en arrière, personne n’aurait aspiré à la gloire du savoir et de l’érudition, s’il n’avait placé l’espoir de voir son nom acquérir la renommée et la notorité les plus grandes dans la capacité de parler et d’écrire en latin.
Cum interea latinarum literarum rudes homines, fictas ad uulgi animos oblectandos procerum pugnas ac sua ueluti quaedam somnia ociosi et feriati temporis solacia, opificum ac foeminarum turbae, uulgari lingua conscripserint ; ac mediocriter eruditi, non satis illi quidem ad latine scribendum parati, historias e latino in uulgarem sermonem uersas ediderint ; iam uero et bene (ut illis temporibus) literati, cum optimam ac maximam temporis sui partem, in latine scribendi meditatione consumerent, eas nonnumquam horas, quibus alii ad somnum se, aut ad talos, aut ad pilam, aut ad tesseras, aut ad doctissimis hominibus indignas uoluptates conserunt, ipsi aut cantiunculis cotidiano et plebeio sermone scriptitandis, aut fabellis [108] exponendis, per ludum iocumque transmiserint, nuper uero, atque adeo postremis hisce annis exorti sunt, qui uulgarem linguam, aut unam aut eam maxime colendam censerent, nobiles quidem homines et ingenii ac doctrinae laude praestantes, quique, nisi uulgares se quam latinos dici maluissent, ab ipsis potissimum ad linguam latinam in pristinum decus uindicandam nobis fuissent praesidia postulanda. À cette époque, des hommes ignorants des lettres latines ont écrit en langue vulgaire, pour la foule des artisans et des femmes, les combats de personnages éminents et pour ainsi dire leurs songes, consolations à leur temps oisif et paisible, pour charmer les esprits de la foule ; des hommes à l’éducation médiocre, insuffisamment formés à écrire en latin, ont fait paraîte des récits traduits du latin en langue vulgaire ; des hommes tout à fait lettrés pour leur temps, quoiqu’ils passassent la meilleure et la plus grande partie de leur temps à s’exercer à écrire en latin, ont quelquefois, par jeu ou par plaisanterie, passé les heures auxquelles d’autres se livrent au sommeil, aux osselets, à la balle, aux dés ou à des plaisirs indignes des plus grands savants à écrire des chansonnettes en langue quotidienne et populaire ou à faire voir des petites pièces de théâtre. Mais naguère et ces toutes dernières années sont parus des hommes qui pensaient qu’il fallait pratiquer uniquement ou de préférence la langue vulgaire, des hommes certes que rendaient nobles et éminents la gloire de leur esprit et de leur savoir et dont, s’ils n’avaient pas préférés être appelés vulgaires plutôt que latins, nous aurions ardemment réclamé le secours pour défendre contre eux la langue latine et la rétablir dans son honneur d’antan.
Intelligo auditores in iis collaudandis, quantum ad eorum autoritatem accedat, tantum de causae meae praesidiis detrahi sed uestrum est rationum ueritate, non hominum autoritatibus moueri neque magis quid illi senserint quam quid sentire debuerint spectare. Je comprends, auditeurs, qu’en les louant j’ôte au soutien de ma cause tout ce que j’ajoute à leur autorité, mais vous vous devez d’être émus par la vérité des arguments, non par l’autorité des hommes, et de considérer moins ce qu’ils ont pensé que ce qu’ils auraient dû penser.
Ego, medius Fidius, horum hominum laudibus quantum alius quiuis faueo, opinionem hac una in parte non approbo et quod maxime admirari soleo, eorundem hac una in re iudicium desidero. Quant à moi, ma foi, j’applaudis les louanges de ces hommes autant que n’importe qui d’autre, mais je n’approuve pas leur opinion sur ce seul point, et leur jugement, qu’habituellement j’admire au plus haut point, je le déplore dans cette seule affaire.
Ac quo magis prodesse linguae latinae eos potuisse uideo, hoc uehementius discrucior, non solum ad corruptam hanc et semibarbaram linguam (quam aut Hetruscam, aut Aulicam appellantes, uocabuli lenocinio honestatam uolunt) ornandam ac illustrandam studium suum contulisse, uerum etiam quamplurimos (ut est multorum hominum ad leuissima ac facillima quaeque ab iis, quae plus laboris postulare uideantur, ingenium procliue) a latine [109] loquendi ac scribendi cura, disputando et adhortando remouisse . Et plus je vois qu’ils peuvent être utiles à la langue latine, plus je suis tourmenté de ce que non seulement ils mettent leur soin à cultiver et mettre en lumière cette langue corrompue et semibarbare (qu’ils veulent, en l’appelant étrusque ou aulique, ennoblir grâce à l’artifice d’un titre) mais aussi qu’ils détournent, par leurs raisonnements et leurs exhortations, la plus grande part des hommes (puisque l’esprit de bien des gens est enclin aux plus grandes légèretés et facilités et s’écarte de ce qui semble réclamer davantage de travail ) du soin de parler et d’écrire en latin.
Quae res effecit, ut, cum pulcherrimam et dignitatis plenissimam linguam de reliquis opibus suis in dubium uenire animaduerterem, caeteris, quorum nunc maxime patrocinio indigebat, lentius ac negligentius id ferentibus, ne ad latinae linguae perniciem haec opinio latius serperet, statuerim hodierno die uestra fretus aequitate, et illorum de toto hoc genere sententiam, et meas contra illam rationes, iudicio prudentiaeque uestrae committere. Et cette situation a fait que, alors que je remarquais que le reste des forces de la langue la plus belle et la plus pleine de dignité étaient mises en doute, puisque tous les autres hommes, dont le secours lui manquait le plus à présent, supportaient cet état de fait avec trop de calme et de négligence, j’ai décidé aujourd’hui, afin que cette opinion ne se répande plus largement pour la ruine de la langue latine, comptant sur votre équité, de confier à votre jugement et à votre sagesse leur avis sur toute cette affaire et mes arguments à son encontre.
Atque ob eam in primis causam, ut optimi quique ac literarum studiosissimi adolescentes, quorum animum ancipiti sententia pendere animaduerti, utram linguam in posterum studiosius colant, facilius possint statuere. Et je le fais surtout pour que tous les jeunes gens les meilleurs et les plus dévoués aux lettres, dont j’ai remarqué que l’esprit achoppait sur ces opinions divergentes, puissent plus facilement décider laquelle de deux langue ils cultiveront à l’avenir avec plus d’ardeur.
Ac primum quibus illi rationibus nisi, uulgarem hanc suam linguam in loquendi ac scribendi ueluti regno collocare conentur, diligenter cognoscite. Et d’abord prenez attentivement connaissance des arguments sur lesquels s’appuient ces hommes lorsqu’ils s’efforcent de placer leur langue vulgaire sur le trône, pour ainsi dire, du discours et de l’écriture.
Nouum esse aiunt et priscis temporibus omnino inusitatum ut singulae nationes pluribus, quam singulis idiomatis (sic in Graeca uoce proprias cuiusque linguae formas appellamus) in scribendo aut loquendo utantur ; Latinam ipsam linguam iam nobis peregrinam esse ; uulgarem patriam ; de sua non bene mereri, qui maiorem illi, quam huic honorem habeant ; neque aequum neque pium esse eam ipsam linguam, in qua nati [110] et educati sumus, contemnere, alienam tanto studio colere et ornare perinde ac si non matribus, aut nutricibus educationis gratiam, sed alienae cuipiam mulierculae referremus ; non expedire quod temporis aut operae optimarum ac humanae uitae aptissimarum artium studiis cognoscendis impendi tanto utilius sit, id totum in ea lingua percipienda, quae cum paucis nobis communis futura sit, consumere ; quod caput est, non esse multam operam conferendam in linguam minime illam quidem necessariam, cognitu uero adeo difficilem, ut a Romani Imperii interitu ad haec usque tempora, quibus reuixisse quodam modo latinas literas putabamus, nemo eam satis adeptus esse uideatur. Il disent qu’il est nouveau et tout à fait inhabituel pour les temps anciens que chaque nation emploie pour écrire ou parler plus d’un idiome (ainsi nous appelons d’un mot grec les formes particulières à chaque langue) ; que la langue latine nous est désormais étrangère ; qu’au contraire la langue vulgaire est la langue de notre patrie ; que ceux honorent la première davantage que la seconde se rendent un mauvais service ; qu’il n’est ni juste ni pieux de mépriser la langue dans laquelle nous sommes nés et avons été éduqués, mais d’en employer et d’en embellir une autre avec un si grand soin, comme si nous remercions de nous avoir élevés non nos mères ou nos nourrisses mais une complète étrangère ; qu’il n’y pas d’intérêt à épuiser tout le temps et l’effort qu’il serait aussi utile de dépenser à connaître les études des disciplines les meilleurs et les plus propres à l’existence humaine à connaître une langue que peu d’entre nous ont en partage ; que (c’est le point capital) il ne faut pas consacrer trop de travail à cette langue si peu nécessaire mais aussi si difficile à connaître que, de la chute de l’Empire Romain jusqu’à notre époque où nous pensons d’une certaine manière ressuciter les lettres latines, personne n’en a eu une assez bonne maîtrise.
Haec illi pro acumine suo ac prompta dicendi facultate subtiliter disputant et copiose atque haec ad uulgaris linguae tanquam arcem muniendam fundamenta iaciunt. Ces gens, selon leur finesse d’esprit et leur aptitude au discours, argumentent avec simplicité et éloquence et posent les fondations pour fortifier, pour ainsi dire, la citadelle de la langue vulgaire.
Quae si tam firma iudicabitis ut nullis prorsus rationibus conuelli posse uideantur, acta scilicet mihi res est. Ces fondations, si vous les jugez solides au point qu’absolument aucun argument ne semble pouvoir les ébranler, l’affaire me semble pliée.
Nulla ego amplius ope possum resistere quin de uetere possessione lingua latina deiiciatur ; nullam posthac litem intendo ; nihil experior ; aequo animo iudicatum soluo. Sans aide, je ne peux, moi, empêcher plus longtemps que la langue latine soit délogée de son ancienne possession ; je n’intente dès lors aucune action ; je ne tente rien ; je me soumets au jugement avec résignation.
Sin illorum uobis argumenta speciosiora uisa fuerint, quam ueriora, argutiora, quam grauiora, tunc obsecrabo uos auditores, atque obtestabor, ne ulla hominum autoritate inducti [111] aut nouae linguae illecebris capti, ab optima ac grauissima loquendi ratione desciscatis ac ut latinae orationis maiestatem, in cognitionis ac doctrinae studiis omnique literarum genere retinentes, alteram istam, quocunque sit nomine appellanda, popularem et uulgo iam tritam, in cotidianis tantum negociis, turbae forique commerciis, in adolescentae non nunquam uestrae oblectatiunculis, comitem ac ueluti internuntiam adhibeatis. Si au contraire leurs arguments vous ont semblé plus spécieux que fondés, pénétrants ou graves, alors je vous prierai, auditeurs, et vous conjurerai : ne vous éloignez pas, trompés que vous seriez par l’autorité de ces hommes ou charmés par les attraits de la nouvelle langue, de l’argumentaire le meilleur et le plus sérieux et, retenant la majesté du discours latin dans les études de l’instruction et du savoir et dans tous les genres de littérature, n’employez cette seconde langue, quel que soit le nom qu’on doive lui donner, populaire et employée désormais par la foule comme compagne et, pour ainsi dire, comme messagère que dans les affaires quotidiennes, dans les échanges de la foule et du forum, parfois dans les petits divertissements de votre jeunnesse.
Sed ad ea iam, quae huic quaestioni adiunctiora sunt, uenio. Mais j’en viens désormais aux arguments en lien plus étroit avec cette question.
Nouum esse aiunt, et inusitatum priscis temporibus hunc duplicis linguae usum. L’usage d’une double langue, disent-ils, est nouveau et inemployé dans les temps anciens.
Hic ego, quod nouum sit, nego esse protinus contemnendum aut reiiciendum. Sur ce point, je dis, pour ma part, qu’il ne faut pas d’emblée mépriser ou rejeter ce qui est nouveau.
In iis enim, quae ad humanae uitae usum pertineant, non uetustatem, sed utilitatem spectandam puto ac idem quae noua dedecus aut damnum important, magnopere statuo fugienda ; contra, quae honorem, quae amplitudinem, quae copiam afferat, et cum absunt, uehementer expetenda, et cum uel hominum opera, uel Deorum benignitate contigerint, sedulo custodienda. En effet dans les domaines qui regardent les usages de l’existence humaine, je pense qu’il faut considérer non l’ancienneté mais l’utilité et de même j’affirme que ce qui cause un déshonneur ou un tort, il le faut fuir à tire-d’aile ; qu’au contraire ce qui procure honneur, richesse et grandeur, il faut et le rechercher activement lorsqu’il fait défaut et le défendre ardemment, puisqu’il nous est échu par l’œuvre des hommes ou le bienfait des Dieux.
Quid autem aut honestius aut elegantius fieri potuit, quam locata quasi in arce, et sacrario, lingua latina, quam docti tantum et eruditi homines, ueluti eius flamines, sancte, et cum solemni quasi cerimonia colerent, popularem hanc, illius uicariam, ne famulam dicam, quae uniuerso plane [112] populo praesto esset, extitisse ? Que pourrait-il y avoir de plus honnête ou plus exquis que de voir, une fois la langue latine que seuls les doctes et les érudits, tels des flamines, honnoreraient d’un culte pour ainsi dire solennel, placée dans une citadelle et dans un sanctuaire, la langue populaire se tenir à ses côtés, comme sa servante à la disposition de l’ensemble du peuple ?
Quid uero ad sermonis copiam aptius, quam duplici iam lingua posse dicendo animi sensa exprimere ? Que pourrait-il y avoir de plus propre à la maîtrise de la langue que de pouvoir désormais exprimer nos pensées en parlant dans une langue double ?
Detraxisse uetustatem multum fortasse de uitae colendae rationibus doleamus ; quae uero nobis pepererit commoda, iis grato et gaudenti animo perfruamur. Déplorons que le temps qui passe ait sans doute beaucoup retranché aux raisons d’embellir l’existence mais jouissons des avantages qu’il aura engendré pour nous d’une âme reconnaissante et enjouée.
Quod si quae aetati nostrae noua sunt, omnia missa fiant, dici uix potest quam multa simus uitae praeclarius degendae adiumenta in posterum desideraturi. Et si toutes les nouveautés de notre époque étaient abandonnées, on pourrait difficilement énumérer les nombreuses béquilles d’une existence plus lumineuse dont nous regretterions l’absence pour l’avenir.
Ac primum quidem nouam hanc artem, librorum quam plurima exemplaria quam breuissimo tempore quamque minimo impendio describendi, qua priscorum atque adeo auorum etiam nostrorum aetas caruit, facessere iubebimus. Nous ordonnerons en premier lieu qu’on se sépare de cette nouvelle technique qui consiste à copier le plus grand nombre possible d’exemplaires de livres dans le moins de temps possible au moindre coût possible et dont les temps anciens et jusqu’à même l’époque de nos aïeux ont manqué.12
Campani deinde aeris, quae magno omnibus Europae gentibus in sacris profanisque rebus atque in primis in diurnis nocturnisque horis indicandis usui est, significationem de medio tollemus. Nous supprimerons ensuite l’indication de l’anneau de paysan qu’utilisent largement tous les peuples d’Europe pour signaler les moments sacrés et profanes et en premier lieu les heures du jour et de la nuit.13
Non mehercule libenter cum nouis, et iisdem ad maximam et maxime perspicuam utilitatem comparatis rerum inuentis, ea coniungo, quae ad hominum perniciem excogitata sunt, sed profecto, quando noua omnia aspernamur, aeneorum fulminum uim Imperatores a castris, a moenibus, a proeliis remouebunt. C’est bien peu volontiers, ma foi, que j’ajoute à ces nouvelles inventions, mises au point pour la plus grande et la plus claire utilité, celles qu’on a pensées pour la ruine des hommes ; mais assurément, puisque nous rejetons toutes les nouveautés, les empereurs éloigneront des camps, des remparts et des combats la puissance des foudres d’airain.14
Iam uero (ut ad salutaria inferiorum aetatum inuenta reuertar) Nauticae Pyxidis usum in poli siderumque obseruatione, per quam tanto nunc tutius [113] ad ignotas etiam ante mundi partes nauigatur, gubernatores repudiabunt. Désormais (pour revenir à des inventions salutaires plus récentes) les marins refuseront pour l’observation du pôle et des astres l’usage de la boussole nautique, qui nous permet aujourd’hui une navigation plus sure vers des parties du monde auparavant inconnues.15
Quid dicam de illis ipsis ignotis terrae partibus, quae his proximis xxx fere annis ab Hispanis et Lusitanis repertae sunt ? Que dire des ces territoires inconnus qui ont été découvertes il y a trente ans environ par les Espagnols et les Portugais ?16
An quia nunquam ante fuerant cognitae, Carolus Caesar ingenti uirtute ac fortuna uir, et Ioannes Lusitaniae rex (utrumque honoris et amplitudinis causa nomino) moleste ferent, aui patrisque sui, fortissimorum ac sapientissimorum regum, uirtute, ad ueterem suorum regnorum haereditatem accessisse ? Est-ce que, parce qu’ils étaient jusqu’alors inconnus, Charles, homme d’une vertu et d’une fortune immense, et Jean, roi du Portugal17 (je nomme l’un et l’autre pour leur honneur et leur grandeur) souffriront avec le courage de leur aïeul et de leur père, des rois tout à fait valeureux et sages d’avoir reçu en héritage les anciennes frontières de leurs royaumes ?
Taceo nouas paene innumerabiles artes ac uitae uictusque rationes, quarum usu, non alio, quam quod nouae sunt, nomine sublato, non solum maxima in uita tanto commodius agenda auxilia, uerum etiam summam uitae iucunditatem ac ipsam prope uitam uitalem requisituri homines uideantur. Je passe sous silence d’innombrables nouveaux savoir-faire et moyens de vivre et de subsister : si l’on supprimait leur usage au seul motif de leur nouveauté, les hommes sembleraient devoir rechercher non seulement de très grands secours pour poursuivre leur vie plus aisément, mais aussi un très grand agrément pour leur vie et presque une vie digne d’être vécue.
Quare, mea quidem sententia, tantum abest ut quemquam haec aut locupletatae aut duplicatae linguae nouitas debeat offendere, ut multo etiam nobiscum praeclarius quam cum priscis hominibus actum existimem, quibus et ad grauiores, et sublimiores oratione res pertractandas, in promptu sit latinae linguae dignitas et, ad popularia ac leuioris curae negocia transigenda, peruulgati huiusce sermonis suppeditet celeritas. C’est pourquoi, à mon avis du moins, il s’en faut de beaucoup que quelqu’un ne soit offensé par cette nouveauté d’une langue enrichie ou dupliquée et que je pense que notre destinée a été de loin plus belle que celle des Anciens puisque, pour traiter des affaires plus graves et les plus élevées, nous avons à disposition la dignité de la langue latine et, pour mener des affaires quotidiennes et plus légères, nous possédons la promptitude de cette langue vulgaire.
Homerus poetarum non antiquissimus modo, sed etiam sapientissimus, alia Deos quam [114] homines lingua uti suis carminibus testatum reliquit. Homère, le poète plus ancien mais aussi le plus sage, a montré dans ses poèmes que les Dieux utilisait une langue différente de celle des hommes.
Itaque quam auem cymindin homines uocent, a Dis eam chalciden appellari18 ; collem quemdam ante Ilion, Batiean humana lingua, Deorum uero, Myrrhines monimentum dici19 ; iam Briareum Di, Aegeona homines nuncupant20 ; postremo quem Scamandrum amnem dicant homines, illi inter Deos Xantho nomen esse21. C’est pourquoi, dit-il, l’oiseau que les hommes appelent « cymindis », les hommes l’appelent « chalcis » ; la colline devant Ilion est nommée « Batieia » dans la langue des hommes, mais dans la langue des dieux « tombeau de Myrina » ; les dieux disent « Briarée », les hommes « Aegeôn » ; enfin le fleuve que les hommes appellent « Scamandre », les dieux lui donnent le nom de « Xanthe ».
Quod cum summus poeta fingeret, qui nihil usquam temere finxit, illud spectasse consentaneum uideri potest : magnam esse linguae cum mente conuenientiam eoque fieri, ut ad mentis aut sublimitatem aut humilitatem semper se accommodet loquendi uis ; par esse igitur Dis non esse cum hominibus communem linguam, cum neque una sit et eadem utrique naturae mens. Et puisque le plus grand des poètes peignait ce tableau, lui qui n’a jamais rien peint au hasard, voici ce qu’on peut logiquement penser : la langue et de la pensée sont en profonde harmonie et de là il advient que le sens du discours s’adapte toujours à l’élévation de la pensée ou à sa bassesse ; par conséquent, il convient que les Dieux et les hommes n’aient pas le même langage, puisque les uns et les autres n’ont pas une pensée identique et semblable.
Quod si a ratione id non abhorret, et illud certe doctis concedi potest ut, qui altiore ac sanctiore (ut ita dicam) mente praediti sint, a uulgo etiam se atque indoctorum turba propria loquendi forma seiungant. Et si cet argument ne répugne pas à la raison, on peut sans doute aussi permettre aux savants de se distinguer de la foule et du nombre des incultes par une forme propre de discours, puisqu’ils sont dotés d’une pensée plus haute et plus pure pour ainsi dire.
Et qua nam alia ratione putamus poetas, diuinos plane homines suam sibi quandam a populari certe sermone alienissimam linguam instituisisse, nisi ut se quam longissime a multitudinis imperitae consuetudine abducerent ? Pourquoi selon nous les poètes, des hommes tout à fait divins, se sont constitué une langue tout à fait différente de la langue populaire si ce n’est pour s’éloigner le plus possible de l’habitude de la foule ignorante ?
Quod si doctissimi plerumque ac humanarum diuinarumque rerum consultissimi homines de industria sapientiae suae arcana [115] fictis fabulis et commentitiis ambagibus ac nonnunquam angustiore atque asperiore dicendi genere obseurarunt, quid est causae cur ab eruditis eruditiore et cultiore lingua scientiarum sacra exornari non facillime patiamur ? Et si les hommes les plus savants, tout à fait versés dans les choses humaines et divines, ont délibérement conservé les secrets de leur sagesse grâce à des récits inventés, à des détours étudiés et parfois grâce à une parole assez resserée et âpre, quel motif y a-t-il pour ne pas supporter le plus facilement du monde que les érudits parent les mystères des sciences d’une langue plus érudite et plus soignée ?
Sed enim cum iam offenderim duplicem linguam non modo non contemnendam, uerum etiam plurimi faciendam, quid si iam ostendo unicam esse neque magis duplicem quam priscis temporibus fuerit atque eos ipsos, qui uulgarem unicam colendam esse dicant, duplicis tamen aut triplicis potius uulgaris usum introducere ? Car, alors que j’ai déjà montré qu’il faut non seulement ne pas mépriser une langue double mais aussi en faire le plus grand cas, qu’arrivera-t-il si désormais je montre qu’elle est unique et n’est pas plus double qu’elle le fut par le passé et que ceux qui disent qu’il ne faut en pratiquer qu’une introduisent cependant l’usage d’une langue vulgaire double ou plutôt triple ?
Ac mihi quidem qui uulgarem linguam aliam a latina esse iudicant, non satis quid aliud, quid mutatum sit, distinguere posse uidentur. Et ceux qui pensent que la langue vulgaire est différente de la langue latine ne me semblent pas assez capables de distinguer ce qui est différent de ce qui a changé.
Sunt autem haec ut nominibus, ita propemodum ipsa ui ac natura, dissidentia. Ces choses possèdent des les noms différents, de même qu’elles différents presque par essence et nature.
Est enim aliud, quod alteri in contentione positum, aut contrarium est aut ei in paucis consimile, ut rationis particeps, rationis expers, mors, uita, homo, planta, lapis. En effet, est différente une chose qui est opposée à une seconde chose ou lui est contraire ou fort peu semblable, comme ce qui est doué de la raison, ce qui est dépourvu de raison, la mort, la vie, l’homme, les plantes, la pierre.
Mutatum uero, cui aut accessit aut detractum est aliquid ex iis, quae a subiectis rebus aut remoueri aut ad easdem addi possunt atque ex eo quicquid illud est, non quod ante fuit, sed quale fuit, esse desiit, ut si quem ex aegro sanum, sapientem ex stulto, ex formoso puero deformem senem: pauperem ex diuite factum esse dicamus. Mais a subi un changement ce à quoi on ajoute ou l’on a enlevé quelque chose de ce qu’on peut ou enlever ou ajouter à des choses voisines et qui, quelle que soit sa nature, cesse à partir de là d’être non pas ce qu’il a été mais tel qu’il a été, comme si nous disions qu’un homme est passé de la maladie à la santé, de la bêtise à la sagesse, d’un bel enfant à un vieillard laid, de la richesse à la pauvreté.
[116] Hinc illud, quid hoc morbi’st ? adeon’ homines immutarier ex amore, ut non cognoscas eundem die ? hoc nemo fuit minus ineptus, magis seuerus quisquam, neque magis continens.22 De là ce vers : « quelle maladie est-ce là ? Se laisser transformer par l’amour au point de n’être plus le même homme ! Personne n'avait plus de bon sens, de sérieux, de retenue que lui ».
Ac quae mutantur quidem omnia aut altera qualitate assumpta (qualitatem Cicero uocat, quam graeci ποιότητα) in melius uertunt, ut quae mixta, condita, temperata dicuntur, aut cum in deteriorem habitum transeunt, corrupta appellantur. Et toutes les choses qui ont subi un changement ou bien après qu’on leur a associé une autre qualité (Cicéron appelle qualité ce que les Grecs appellent ποιότης) s’améliorent, par exemple ce que l’on appelle mélangé, assaisonné, tempéré, ou bien, lorsqu’elles se détériorent, sont appelées corrompues.
Prioris exempla mutationis23 : uinum aqua, uinum item et oleum melle miscetur ; fatuum salso, amarum dulci, pingue acerbo conditur ; calidum frigido, siccum humido, et in uirtutibus seueritas lenitate, grauitas comitate, celeritas tarditate temperatur. Voici des exemples du premier cas : on mêle le vin à l’eau, le vin de même et l’huile au miel , on masque la fadeur avec du sel, l’amer avec du sucre, le gras avec de l’aigre ; on tempère le chaud avec le froid, le sec avec l’humide, et dans les vertus la sévérité avec de la douceur, la gravité avec de l’affabilité, la vitesse avec de la lenteur.
Posterioris : aer saluber noxiis flatibus, perennis aqua pigra corrumpitur et Casia liquidi corrumpitur usus oliui24, ut Poeta inquit. Voici des exemples du second : l’air salubre est corrompu par des vents nocifs, l’eau claire avec de l’eau stagnante et, comme dit le poète, « on corrompt par un mélange de cannelle la pureté de l’huile qu’on emploie »
Hinc luxu corruptam ciuitatem, corruptos licentia mores dicimus. De là nous disons qu’une cité est corrompue par la débauche, que les mœurs sont corrompues par la licence.
Ex hac descriptione, quaero uulgarem ne linguam aliam a latina, an mutatam esse statuant. Partant de cette définition, je leur demande s’ils pensent que la langue vulgaire est différente de la langue latine ou si elle a subi un changement.
Aliam dicunt. Ils disent qu’elle est différente.
Atqui neque contraria est neque in paucis tantum consimilis. Mais elle n’est pas son contraire ni ne lui ressemble que marginalement.
An non uitam, mortem, statum, conditionem, literas, uirtutem, artem, studium, arma, libros, coelum, mare, terram, caput, pedes, manus, frontem, leonem, aquilam, delphinum, aedificare, armare, legere, scribere, currere, portare, ornare, et alia prope infinita orationis humanae [117] membra, iisdem paene literis, eodem sono, eadem uocum notione, et uulgus et eruditi enunciant? Est-ce que la foule et les érudits ne disent pas vita, mors, status, conditio, littera, virtus, ars, studium, arma, libri, coelum, mare, terra, caput, pedes, manus, frons, leo, aquila, delphinus, aedificare, armare, legere, scribere, currere, portare, ornare25 et d’autres segments presque infinis du discours humain avec presque les mêmes lettres, le même son, le même vocable ?
Ac similis in iuncta ex pluribus uerbis oratione ratio est ? Vt uitam honestissimam agere, mortem effugere, tranquillo uti temporum flatu, conditionis suae nihil poenitere, et ne multa persequar, ad hunc ferme modum, eorum quae dicuntur longe maxima pars. Et est-ce que la syntaxe des expressions n’est pas semblable ? Par exemple vitam honestissimam agere, mortem effugere, tranquillo uti temporum flatu, conditionis suae nihil poenitere26, et de même, pour ne pas m’étendre davantage, la majeure partie de nos expressions.
Neque uero si uoces singulae, una et altera litera aut addita, aut detracta, diuerso exitu cadant, aliae, sed mutatae rectius poterunt appellari, neque si paululum elocutionum multarum formae quaedam a latinitate desciuerint, ius quasi latinum, ac ueluti ciuitatem amittent, quasi uero aut Hector ille Virgilianus, tantum mutatus ab illo Hectore, qui rediit exuuias indutus Achilli, Hectoris nomen debeat amittere, aut Deiphobus, quem Aeneas inter umbras uidit Lacerum crudeliter ora, ora manusque ambas27, aut excusso oculo Polyphemus, ii esse desinant, qui ante fuerunt cum et Proteus non modo cum sus horridus fit, atraque Tigris, sed etiam cum flammae dat acrem sonitum28 aut dilapsus abit in tenues aquas, Protei nomen retineat. Si les mots, après l’ajout ou la perte d’une ou deux lettres, ont des désinences divergentes, on ne peut les qualifier de différents mais plus justement de modifiés et si certaines formes d’expressions s’éloignent un peu du latin, elles ne perdent pas leur droit de cité latin, pour ainsi dire, et, pour parler ainsi, leur citoyenneté latine, comme si l’Hector virgilien, seulement modifié de cet Hector qui revint revêtu des dépouilles d’Achille, devait perdre le nom d’Hector ou que le Déiphobe qu’Énée voit au milieu des ombres, « au visage et aux deux mains cruellement lacérés » ou le Polyphème aveuglé cessaient d’être ceux qu’ils étaient auparavant mais que Protée non seulement lorsqu’il devient un cochon horrible et un tigre affeux, mais aussi lorsqu’il fait entendre le bruit de la flamme qui pétille[24] ou qu’ évadé, il s’enfuit dans les ondes limpides, conservait le nom de Protée.
Verum fateor eas, quas ante dixi uoces, atque item quamplurimas, literas alias amisisse, alias recepisse ; diuersum iam a prisco referre in cadendo sonum. Mais je reconnais que les mots dont j’ai parlé précedemment et un très grand nombre d’autres ont pour certains perdu des lettres, pour d’autres en ont reçu ; qu’ils présentent désormais une désinence différente de leur désinence ancienne.
Fateor etiam bellum, praelium, inducias, templum, hospitium, nonnulla [118] armorum, uestimentorum, ac uasorum genera aliter nunc uulgo dici ; alia rerum uocabula amissa ; alia propter similitudinem quandam, ad alias res appellandas translata, ut eum frumentum dicimus, quod triticum fuit ; casam, domum ; mulierem, uxorem ; spatham, ensem. Je reconnais aussi que la foule donnent désormais d’autres noms à bellum, praelium, induciae, templum, hospitium, à certains genres d’armes, de vêtements et de vases ; que certains vocables ont été abandonnés ; que d’autres, par effet de ressemblance, ont été utilisés pour renvoyer à d’autres réalités : ainsi nous appelons frumentum le triticum ; casa la domus ; mulier l’uxor ; spatha l’ensis.
Fateor etiam exprimi nonnunquam singula animi sensa mutatis uerbis : neque enim iam dicit uulgus, delectum habere, opem ferre, gratias agere, fructum, praemium ferre. Je reconnais également qu’on exprime parfois nos pensées en ayant modifié les mots : en effet, la foule ne dit plus delectum habere, opem ferre, gratias agere, fructum ferre, praemium ferre.
Nego tamen, cum sit populari huic sermoni, eadem cum latino in reliquis fere omnibus loquendi forma, hunc esse alium quam latinum : at enim multa sunt mutata, quod peregrinis ac barbaris etiam uocibus in latinam linguam inuadentibus, ea corrupta est. Cependant je dis que, puisque notre langue populaire a la même forme de discours que le latin sur presque tous les autres points, elle n’est pas différente du latin : en effet, bien des choses ont été modifiées parce qu’au moment où des mots étrangers et aussi barbares invahissaient la langue latine, elle a été corrompue.
Docui iam antea non recte quod mutatum est aliud appellari. J’ai déjà enseigné qu’il est faux d’appeler différent ce qui a été modifié.
Quod si quod mutatum est, continuo idem non esset, Graecae linguae nomen, Ionum, Dorum, Aeolensium, Cretensium etiam, ac Boeotorum mutationes perimerent, et lingua latina, quam barbararum uocum concursu iam tum corruptam ad Brutum scribens queritur Cicero29, cum synceritate ipsa nomen etiam amisisset, ac nunc Italica, propter infinitas prope mutationes, non recte Italica posset appellari. Et si ce qui a été modifié ne conservait pas son identité, les modifications faites par les Ioniens, les Doriens, les Éoliens, les Crétois aussi et les Béotiens auraient anéanti le nom de la langue grecque ; la langue latine, qui, d’après la plainte de Cicéron dans le Brutus, a été corrompue par l’arrivée des mots barbares, aurait également perdu son nom en même temps que sa pureté ; et à présent la langue italique, en raison de modifications presque infinies, ne pourrait être appelée à juste titre italique.
An non Ciceronis etiam temporibus emedatius multo ac politius eruditos quam uulgarem turbam locutos putamus? Pensons-nous qu’à l’époque de Cicéron les érudits ne parlaient pas également une langue bien plus correcte et plus polie que la foule vulgaire ?
Quid igitur ipse [119] oratores enumerans, quam paucis quasi peculiarem latini sermonis laudem attribuit ? Quod castigatius multo loquerentur ; quod neque presse nimis, neque obscure literas appellarent30. Pourquoi, lorsqu’il passe en revue les orateurs, a-t-il attribué la palme incontestée, pour ainsi dire, de la langue latine à si peu d’entre eux ? Parce que, dit-il, ils parlaient une langue bien plus châtiée, parce qu’ils n’articulaient ni trop nettement, ni trop confusément.
Eandem in aliis desiderat ? Ces mêmes qualités, direz-vous, ne font-elles, selon lui, pas défaut à d’autres ?
Qui et si inquinatius loquebantur, latinae tamen linguae ius non statim uidebantur amittere. Pourtant ceux-là, même si ils parlaient une langue moins correcte, ne semblaient pas cependant perdre immédiatement le droit de la langue latine.
Sed est haec usitata multis partibus deprauatior. Mais, repondrez-vous, la langue que nous pratiquons est bien plus corrompue.
Esto ! Quandiu tamen a latina non longius discesserit, illam ego ueterem, integram, castam et incorruptam latinam, nouam hanc pollutam et contaminatam, ac uulgarem perinde ac dicitur, latinam appellandam putabo. Soit ! Cependant, aussi longtemps que elle ne se sera pas trop éloignée de la langue latine, je penserai, moi, qu’il faudra appeler la première langue latine ancienne, intègre, pure et inaltérée, la seconde langue latine nouvelle, impure et souillée et, comme on dit, vulgaire.
Verum, quod multis iam uerbis negaui, fac duplicem esse linguam : iam erit his uidendum, qui duplicem fastidiunt, ne multiplicem ipsi inducant. Mais, ce que j’ai déjà longuement réfuté, suppose qu’il y ait une langue double : il faudra alors éviter que ceux qui dédaignent cette duplicité n’introduisent une multiplicité de langues.
Primum enim non conuenit inter istius linguae autores (cum Hetruscam alii, alii Aulicam anteponant, quam sic a principum Italiae aulis appellant) utram nobis proponant usurpandam. Car, en premier lieu, il n’y a pas de consensus entre les auteurs de cette langue (puisque certains préfèrent la langue étrusque, d’autres la langue aulique, qu’ils appellent ainsi d’après les cours des princes d’Italie) pour dire laquelle des deux on doit employer.
Deinde facile est animaduertere eorum unumquemque modo patria lingua, modo hac sua aduenticia, nonnunquam etiam latina aut loqui aut scribere ; quo fit ut cum alios a duplicis linguae ufu deterreant, ipsi triplicem consectentur. Ensuite, il est facile de voir que chacun d’eux parle ou écrit tantôt dans sa langue maternelle, tantôt dans une langue étrangère, parfois aussi en langue latine ; de là il arrive que, alors qu’ils écartent d’autres de l’usage d’une langue double, eux-mêmes s’attachent à une langue triple.
Sed satis contra ea, quae de unica lingua colenda disputant, dictum fuerit : hoc enim eorum causae praesidio, quo maxime freti erant, labefactato, non magno utique negocio, uti spero, [120] reliquas eorum rationes euertemus. Mais c’est assez dit contre les argments qu’ils exposent sur la pratique d’une langue unique : en effet, de même que nous avons détruit sans trop de mal le rempart sur lequel ils comptaient le plus pour défendre leur cause, nous reverserons sans mal, je l’espère, ce qu’il reste de leur argumentaire.
Ac secundo quidem loco, non esse aiunt maiorem peregrinae, quam patriae linguae honorem habendum. En second lieu, ils disent qu’il ne faut pas honorer une langue étrangère davantage que notre langue maternelle.
Peregrinam esse iam nobis latinam, uti fuit olim Romanis Graeca, illi scilicet homines interpretantur. Ces hommes pensent sans doute que la langue latine nous est désormais étrangère, comme la langue grecque le fut jadis aux Romains.
Sed quid habeat hoc simile, quod satis quadret, non uideo. Mais je ne vois pas en quoi ces situations, certes ressemblantes, seraient similaires.
Primum enim e Graecia illa, haec e Latio orta est, ut iure quae quasi natalibus tam longe dissidebant, altera esset alteri populo ac nationi peregrina ; at latina uetus, et uulgaris haec noua, indidem ortae sunt et utraque (si duae sunt existimandae) eandem originis stirpem agnoscunt. En premier lieu, la première est née de la Grèce, la seconde du Latium si bien que, si elles émmigraient très loin, pour ainsi dire, de leur lieux de naissance, chacune serait à juste titre étrangère à l’autre peuple et l’autre nation ; mais la vieille langue latine et cette nouvelle langue vulgaire sont nées au même endroit et l’une et l’autre (s’il faut considérer qu’il y en a deux) connaissent une même souche d’origine.
Deinde quam parua sit latinae cum Graeca similitudo, facile multas ex utraque sententias, multa item uerba conferentibus, potest liquere. Ensuite on peut facilement rendre évidente, en comparant nombre de phrases et de mots de l’une et l’autre langues, la faible ressemblance de la langue latine et de la langue grecque.
Aliter hominem Graeci appellant, uirum, foeminam, mulierem, animal, plantam, caelum, terram, aquam, solem, lunam, stellas, flumen, montem, arborem, uitem, laurum, amicum, inimicum, fationem, messem, uindemiam ; atque ita aliter paene omnia, ut uix uicesimum quodque uerbum ulla cum latinis uocibus affinitate iunctum esse uideatur, cum ne quinquagesimum quidem ex hac uernacula nostrate alienum a Latina notari possit. Les Grecs ont d’autres mots pour homo, vir, femina, mulier, animal, planta, caelum, terra, aqua, sol, luna, stella, flumen, montem, arborem, vitis, laurus, amicus, inimicus, fatio, messis, vindemia ; et presque tout a un autre nom, de sorte qu’à peine un mot sur vingt semble avoir une parenté avec la langue latine, tandis que, dans notre langue vernaculaire, on ne pourrait taxer d’étrangeté à la langue latine même pas un mot sur cinquante.
Iam uero Graecorum quae coniunctis uocibus constant, pleraque loquendi formae tam longe absunt ut uerbum si uerbo reddas, multo quidem Germanicam, opinor, Gallicam [121] aut Hispanicam facilius in latinam, quam Graecam mutes. Désormais la plupart des formes de la langue grecque qui subsistent après l’adjonction d’autres langues sont si éloignées de notre langue que, si tu traduis mot à mot, tu passes, je pense, beaucoup plus facilement de l’allemand, du français ou de l’espagnol au latin qu’au grec.
At latinae quae non enunciatio in uulgarem uertentem et quasi manu deducentem non patienter modo, uerum etiam lubenter sequatur ? Mais quel énoncé de langue latine ne se plierait pas patiemment mais aussi volontairement à un traducteur qui, pour ainsi dire, le mène par la main en une langue vulgaire ?
Postremo cur non uulgaris potius quam latina, peregrinae nomine censeatur, cum haec non aliunde huc immigrarit, illa, qua parte uulgaris est, ex prouinciis atque e media barbarie in Italiae fines ac possessiones irruerit ? Enfin, pourquoi ne qualifierait-on pas d’étrangère la langue vulgaire plutôt que la langue latine ? De fait, ce n’est pas la seconde qui a immigré chez nous mais c’est la part vulgaire de la première, qui s’est insinuée depuis les provinces et du cœur de la barbarie dans les frontières et le territoire de l’Italie.
At est usitatior. Mais, diront-ils, on l’utilise davantage.
Quam multae sunt peregrinae res usitatiores ? neque eas tamen quisquam patrias dixerit. Mais combien y-a-til de choses étrangères qu’on utilise davantage ? Et personne, cependant, ne dirait qu’elles sont de notre patrie.
Quis non uidet Gallicas et Hispanicas uestes, in frequenti Italiae usu esse ? Telorum etiam multa genera ? Quae tamen uti sunt, peregrina et habentur et nominantur. Qui ne voit pas que les vêtements français et espagnols sont d’un usage fréquent en Italie ? De même les nombreux types d’armes ? Pourtant, ceux qu’on a utilisés, on les tient et on les considèrent étrangers.
Ego mehercule neutram peregrinam esse iudico, sed alteram degenerem quasi alterius propaginem ac latinam quidem ueterem tanquam aurum aut merum ac praestantissimi saporis uinum, nouam quasi loream aut uappam uel orichalcum. Moi, par ma foi, je pense qu’aucune des deux langues n’est étrangère, mais que l’une est pour ainsi dire le rejeton abâtardi de l’autre et que l’ancienne langue latine est comme de l’or ou un vin pur à la saveur tout à fait remarquable quand la nouvelle langue latine est pour ainsi dire une piquette, un vin éventé ou du laiton.
Neque uero qui illam studiosius, quam hanc sibi colendam duxerit, peregrinam patriae anteponet, sed a peregrinitatis illuuie patriam, quantum in se fuerit, defensam ac uindicatam uolet. Et celui qui aura pensé qu’il doit pratiquer la première avec plus de zêle que la seconde ne placera pas une langue étrangère au dessus de sa langue maternelle mais voudra, dans la mesure de ses moyens, défendre et venger sa langue maternelle contre la saleté de l’étrangeté.
Nam quod impietatis eos condemnant, qui educationis gratiam non matri, aut nutrici suae, sed alienae quasi mulierculae referant, ipsi enimuero impii et crudeles, qui [122] antiquam et ueram matrem, non modo non agnoscant sed ut eiiciant etiam et exterminent, omni sua ope contendunt. En effet, l’impiété qu’ils reprochent à contre ceux qui rendent grâce de leur éducation non à leur mère ou à leur nourrice mais à une complète étrangère, eux-mêmes, pour sûr, impies et cruels au point non seulement ne pas reconnaître leur antique et véritable mère mais aussi de la rejeter et de la bannir, s’y appliquent de toutes leurs forces.
Ac, quod indignissime ferendum est, eorum plerique ab ea non tantum in lucem editi ac educati sed honoribus etiam ornati, fortunis aucti, nominis splendore et gloria decorati. Et, ce qui doit nous être le plus intolérable, la plupart de ces gens, cette langue ne les a pas seulement produits à la lumière et éduqués mais les a aussi décorés d’honneurs, enrichis, parés de renom et de gloire.
Nam si duas esse omnino uolunt, utram tandem matris nomine dignantur ? Illam ne castam, seueram et sanctam, uultu et aspectu grauem, matronali habitu atque ornatu decoram, paternis opibus et dote locupletem, magna summorum hominum, quorum uirtute est eius omnis dicio amplificata, cinctam corona ? An uero uernaculam hanc, quasi ancillulam, toties barbarorum consuetudine corruptam, ore fucum dumtaxat et illecebras prae se ferentem, inopem, indotatam, plebeio ac seruili uerius cultu, eorum tantum comitatu stipatam, qui, quod a graecis de Penelopes procis dictum est, cum dominae pudicitiam nequeant expugnare, ancillarum se oblectant amoribus? En effet, s’ils veulent tout à fait qu’il y en ait deux, laquelle finalement jugent-ils digne du nom de mère ? La première, chaste, sévère et sainte, grave de visage et d’aspect, décorée de l’habit et de la parure des matrones, riche de la dot et des ressources de leurs pères, entourée de l’immense assemblée des plus grands hommes dont les qualités ont étendu son empire ? Ou bien la langue vernaculaire, pour ainsi dire sa servante, tant de fois corrompue par la coutume des barbares, ne présentant que fard et charmes, sans ressources, sans dot, au vêtement davantage plébéien et servile, n’étant escortée que par le groupe de ceux qui, ainsi que le disent les Grecs à propos des prétendants de Pénélope, parce qu’ils ne veulent pas attenter à la pudeur d’une maîtresse de maison, se distraient en folâtrant avec les servantes ?
Neque uero utriusque linguae aliam fere esse formam intelliget, qui attenderit quanta sit illius dignitas, grauitas, amplitudo ac, cunctis in rebus quae in dictionem cadant explicandis, ubertas, copia, uarietas ; quanta contra huius tenuitas, exilitas, ieiunitas, quae cum tam exiguo autorum numero circumscripta, minimam ad rerum pertractationem facultatem [123] suppeditet, et ne linguae quidem nomen possit sibi merito uindicare. Et on comprendra que les formes de l’une et l’autre langues ne diffèrent presque pas, si l’on considère combien la première est digne, grave, grande et, pour expliquer l’ensemble de ce que relève du discours riche, abondante, variée ; combien au contraire la seconde est faible, sèche et maigre, elle qui, puisque si peu d’auteurs l’ont pratiquée, ne donne qu’une infime possibilité de traiter les sujets et ne peut même pas réclamer à bon droit qu’on lui donne le nom de langue.
Acta mihi auditores, ac uobis etiam (nisi me animus fallit) probata, magna susceptae actionis pars. J’ai mené à bien, auditeurs, et vous ai également fait approuver (si je ne m’abuse) une grande partie de l’action que j’avais intentée.
Verum cum in explicanda linguae tanquam degeneratione quadam, tum uero in duplici loquendi usu defendendo ac confirmando atque ad unam et eandem originem referendo, deinde in uindicanda a peregrinitatis nota latina lingua atque impietatis calumnia ab eius cultoribus propullanda, sim diutius immoratus quam quantum toti fere huic disputationi inter meditandum temporis praescripseram, ne in reliquis partibus pertractandis longius uos detineam quam ut commodi uoluntatisque uestrae, cui semper fui deditissimus, ratio habita esse uideatur, quod mearum de toto hoc genere cogitationum reliquum est, id in crastinum diem atque in hanc ipsam horam differam. Mais puisque je me suis attardé plus de temps que je n’en avais prévu pour mon discours tout entier à expliquer l’abatardissement, pour ainsi dire, de la langue, puis à défendre et à garantir de l’usage de deux langues et à les rapporter à une seule et même origine, ensuite à venger la langue latine du blâme d’étrangeté et à prémunir ses partisans de l’accusation d’impiété, afin de ne pas vous retenir en développant le reste de mes arguments trop longtemps pour sembler tenir compte de votre profit et de vos dispositions, auxquels j’ai toujours été extrêmement dévoué, je reporterai le reste de mes pensées sur toute cette affaire à demain même heure.
Vos quo de tota causa rationibus meis cognitis, quid sentiendum uobis sit facilius multo statuatis, recentem ad ista subsellia attentionem atque istam ipsam in me, quam facile ex oculis uultuque uestro mihi uideor hodierno die perspexisse, animorum aequitatem reportabitis. Vous, pour que, ayant pris connaissance de mes arguments sur toute l’affaire, vous décidiez bien plus facilement ce que vous devez penser, vous rapporterez sur ces bancs une attention renouvelée et l’équité de vos esprits envers moi, que vos yeux et vos visages m’ont fait facilement percevoir aujourd’hui.

1.Allusion à la septième guerre d’Italie ou guerre de la Ligue de Cognac qui vit s’affronter de 1526 à 1529 les territoires sous domination habsbourgeoise et les états coalisés de la ligue de Cognac (la France, le pape Clément VII, la république de Venise, l’Angleterre, le duché de Milan et Florence).
2.Entre 1522-1524 sévirent à Bologne et Venise des épidémies de peste et de typhus. Elles devaient gagner le territoire italien pour ne cesser qu’en 1530. Voir Lugaresi M., 2009. « Medicina e Chirurgia da guerra, Punizioni e Tortura all’epoca delle Compagnie di Ventura », Rivista di Criminologia, Vittimologia e Sicurezza, vol. 3, n. 2.
3.Il s’agit de Jules de Médicis (1478-1534), qui fut pape sous le nom de Clément VII de 1523 à 1534.
4.Charles Quint fut couronné solennellement par Clément VII à Bologne le 24 février 1530. En échange de diverses concessions, l'empereur s'est engagé à rétablir les Médicis à Florence.
5.Nous corrigeons publice, d’après les corrigenda de fin de volume.
6.Donc environ jusqu’en l’an 0.
7.Nous corrigeons disipiens d’après les corrigenda de volume.
8.Il est bien entendu question de la chute de l’Empire Romain d’Occident.
9.Le royaume lombard est créé en 568 et dissous en 774. L’empan n’est donc que de 206 ans. Si Amaseo compte 218 ans, c’est sans doute qu’il considère que la fin du royaume lombard coïncide avec la brève soumission par les Francs du dernier duché lombard (duché de Bénévent) en 787.
10.Nous corrigeons illuuiae d’après les corrigenda de fin de volume.
11.Il est sans doute fait allusion à Tommaso Parentucelli (1397-1455), qui fut pontife de 1447 à 1455 sous le nom de Nicolas V et fut surnommé le « pape humaniste ». Il fonda notamment la biblithèque vaticane, qui comptait à sa mort plus de 16 000 volumes. Amaseo fait également référence, sans doute, à Enea Silvio Piccolomini, (1405-1464), connu sous le nom latin d’Æneas Sylvius et pape de 1548 à 1464 sous le nom de Pie II. Il eut une activité littéraire intense et produisit notamment treize livres de Commentarii rerum memorabilium quae temporibus suis contigerunt.
12. Référence, bien sûr, à l’imprimerie, utilisée au milieu du XVe s. pour permettre la reproduction d’écrits et d’illustrations en grande quantité.
13.Référence à l’anneau de paysan, bague solaire ou cadran annulaire : il s’agit un cadran solaire portatif apparu au XVe s. avec les travaux de Regiomontanus.
14.Référence sans doute au canon, inventé par le moine Allemand Berthold Schwarz en 1313.
15.Si l’aiguille aimantée date du XIIe s., la rose des vents ne fut ajoutée qu’au début du XIVe s. Elle devint courante au XVe s., ce qui explique sans doute qu’Amaseo qualifie son usage de « récent ».
16.En 1492, l’expédition espagnole de Christophe Colomb « découvre » l’Amérique. Du côté portugais, Vasco de Gama atteint Calicut en Inde en 1498 et le Brésil est officiellement découvert en 1500, Terre-Neuve et les côtes de Floride en 1501. L’empan chronologique proposé par Amaseo ne semble pas couvrir d’autres découvertes.
17.Il s’agit de Jean III (1502-1557), quinzième roi du Portugal de 1521 à 1557.
18.Hom., Il. 14.291.
19.Hom., Il. 2.813.
20.Hom., Il. 1.403.
21.Hom., Il. 14.434 ; 20.74.
22.Ter., Eun. 225-227.
23.Nous corrigeons imitationis d’après les corrigenda de fin de volume.
24.Virg., G. 2.466.
25.En italien : vita, morte, stato, condizione, lettere, virtù, arte, studi, armi, libri, cielo, mare, terra, testa, piedi, mano, fronte, leone, aquila, delfino, edificare, armare, leggere, scrivere, correre, trasportare, adornare.
26.En italien : condurre una vita onesta, sfuggire alla morte, godersi la brezza dei tempi con calma, non rimpiangere nulla della sua condizione.
27.Virg., En., 6.495-496. .
28.Virg., En., 4.408-410.
29.Cic., Br. 258.
30.Cic., Br. 35.