Source : Carlo Sigonio, Orationes septem Caroli Sigonii, Ioannes Rubrius, Venetiis, 1560.
Présentation
Philologue, écrivain et humaniste italien (1520 (?)-12 août 1584). Né à Modène dans une famille pauvre, il fut l'élève de Franciscus Portus et se rendit à Bologne pour étudier la médecine et la philosophie. Protégé par le cardinal Grimani, il occupa à Modène la chaire laissée vacante par Portus avant de prendre en 1552 la chaire des belles-lettres à Venise. En 1560, il quitta Venise pour l'Université de Padoue. En 1563 après le scandale de sa querelle avec Robortello, il vint à l'Université de Bologne qu'il ne quitta plus jusqu'à sa retraite.
Parmi ses nombreux écrits, on compte une traduction latine de la Rhétorique d'Aristote, une édition de Tite-Live avec scolies et corrections, mais aussi une collection des fragments cicéroniens ainsi que des ouvrages sur le droit romain, sur la république athénienne et de nombreuses Historiae
Sa maîtrise de la langue latine fut telle que son traité De consolatione passa longtemps pour l'ouvrage de l'Arpinate.
Bibliographie
Transcription, traduction, annotation : Sarah GAUCHER
| Quemadmodum antea quam diu a uobis abfui, Auditores, nihil me tristius, nihil miserius, extitisse confiteor, quod, quam incommoda ualetudine laborantem, quam de sua salute solicitam optime demeritam ciuitatem reliquissem, mecum saepissime cogitabam, sic hodierno die, cum uos eosdem (id quod ego perpetuis interea uotis ac precibus a Deo absens postulaueram) summo periculo prorsus emersisse uideo, cum tanta animi uoluptate afficior, quanta percipi ab homine potest maxima, tum uero Deo ipsi immortales gratias ago, qui hanc rempublicam ad salutem et dignitatem totius Italiae, uos ad huius reipublicae decus atque praesidium, me ipsum uestris, quibus semper consului, commodis incolumem conseruarit. | De même que je reconnais que pendant ma longue absence, auditeurs, il n'y avait rien de plus triste ni de plus misérable pour moi que de songer si souvent à la cité si méritante que j’avais abandonnée alors que la faiblesse de sa santé la faisait sombrer et qu’elle était inquiète de son salut, de même, aujourd’hui, lorsque je vois que vous êtes sorti du plus grand danger (ce que, pendant mon absence, mes vœux et mes prières incessantes avaient demandé à Dieu), je suis touché d’un si grand plaisir que nul ne pourrait en ressentir davantage et je rends éternellement grâce à Dieu d’avoir préservé cette République pour le salut et la dignité de toute l'Italie, de vous avoir préservés pour la gloire et la protection de cette République, et de m’avoir préservé pour la sécurité avec vos intérêts auxquels j’ai toujours veillé. | |
| Etenim haec omnium hominum constans opinio est, eas Venetae ciuitatis opes, eam Veneti imperii magnitudinem esse ut huius demum unius urbis statu uniuersae Italiae incolumitas atque amplitudo nitatur neque uero possit ullum haec respublica detrimentum accipere, quo non eodem omnes penitus ciuitates Italiae conflictentur. | En effet, c'est l'opinion constante de tous les hommes que les richesses de la cité de Venise, la grandeur de l’empire vénitien sont telles que la sécurité et l’éclat de toute l'Italie dépendent de la situation de cette seule ville et que cette République ne pourrait subir aucun dommage qui n’affligerait pas également toutes les cités d'Italie. | |
| Vestra autem uirtus, uel e praestanti maiorum hausta nobilitate uel liberali parentum confirmata institutione, tanta est ut haec ciuitas magnam praesidii dignitatisque suae spem in uobis collocare, [30a] si diu uita suppeditauerit, iure possit. | Mais votre courage, soit hérité de la gloire de vos ancêtres soit renforcé par l'éducation de vos parents, est si grand que cette cité peut légitimement placer en vous l’immense espoir que vous la protégiez et lui conserviez sa dignité, pourvu que la vie vous préserve longtemps. | |
| Nam de me ipso hoc possum confirmare, me, ut ante ad tristissimum quemque de hac ciuitate nuntium ingemuerim, atque imminentem eius saepe calamitatem absens defleuerim, ita ut me ipsum demens saepe reprehenderem qui non in quemcunque casum uobiscum remansissem, sic nunc meum consilium uehementer probare, qui me uestris omnium commodis ac publicae huius urbis utilitati reseruarim, ac mihi ipsi, quando ceteris tum non possem, quacunque ratione prospexerim. | En ce qui me concerne, je puis vous assurer que, tout comme je suis lamenté et ai été affligé en mon absence de toutes les nouvelles les plus tristes de cette cité et de la catastrophe qui la menaçait, souvent au point de me tancer, insensé que j’étais, pour ne pas être resté avec vous en tous les cas, j’approuve maintenant fermement ma décision de m'être préservé pour votre intérêt à tous et pour l'utilité publique de cette ville et de m’être protégé par tous les moyens lorsque je ne pouvais pas le faire pour tous les autres. | |
| Quamobrem si praecipuo Dei munere suam aliquando huic ciuitati salubritatem, egregia magistratuum diligentia pristinam urbi faciem, admirabili senatus constantia omnibus Italiae populis antiquam spem salutis, et incolumitatis restitutam uidemus, et nos etiam, quantum est situm in nobis, huic urbi uetera dignitatis insignia, intermissa haec litterarum studia reuocantes, prompto animo reddamus. | C'est pourquoi, si nous voyons que par la grâce remarquable de Dieu la cité a recouvré sa santé, par l'excellent soin des magistrats la ville son aspect d’antan, par l'admirable constance du sénat tous les peuples d'Italie l’antique espoir de leur salut et de leur sécurité, nous aussi, autant que cela dépend de nous, pressons-nous de rendre à cette ville ses anciens insignes de sa dignité en reprenant le cours des études littéraires. | |
| Quod ipsum haud difficile factu opinor, si uos et pristinae uestrae uirtutis atque harum, quas nos profitemur, litterarum et fructus et dignitatis memineritis. | Et je pense que la tâche ne sera guère ardue, si vous, vous vous souvenez de votre vertu d’antan ainsi que des fruits et de la dignité de ces lettres dont nous, nous, faisons profession. | |
| Quibus de rebus cum saepe alias disseruerim, nullum certe hoc tempore uerbum facerem, nisi me nouorum quorundam hominum ratio, quos iam nimium multos esse sentio, ad hanc orationem adduceret. | Puisque j’ai souvent disserté ailleurs de cette question, je n’en dirais rien aujourd’hui, si le discours de certains hommes nouveaux, dont la foule me semble trop nombreuse, ne me poussait à cette oraison. | |
| Sunt enim, qui, uel ingenio suo diffisi, uel laboris magnitudine fortasse deterriti, hoc tempore in nostro hoc litterarum curriculo ita uersantur, ut nouam hanc uulgarem, quam uocamus, linguam unam amplectantur, latinam illam ueterem penitus aspernentur. | Il y a en effet des gens pour s’engager aujourd’hui, soit qu’ils manquent de confiance en leur propre talent, soit peut-être que la grandeur de l'effort ne les effraient, dans notre cursus littéraire en embrassant seulement cette nouvelle langue que nous appelons vulgaires tandis qu’ils nourrissent un profond mépris pour la vielle langue latine. | |
| Quos ego quia perniciosa et falsa duci [30b] opinione censeo ac sua illi non mediocri auctoritate egregia uestra ne remorentur studia, ualde, ut debeo, pertimesco ; nihil alienum me facturum esse arbitratus sum, si hodierno die, quo mihi languentes uestri ex superiore studiorum intermissione animi sollemni cohortatione sunt excitandi, quid hac tota de ratione sentiam, uobis breuiter aperirem atque illorum refutata sententia, uos ad linguae Latinae usum non retinendum solum, sed parandum etiam inflammarem. | Moi, parce que je considère que ces gens sont guidés par une opinion pernicieuse et fausse et que je redoute, comme je le dois, que le poids de leur autorité ne freine vos remarquables études, j’ai pensé que je ne serais point hors de propos si, en ce jour où je dois, par une exhortation solennelle, échauffer vos esprits affaiblis par la trêve de vos études, je vous livrais brièvement mon avis sur toute cette affaire et si, après avoir réfuté leur point de vue, je vous poussais non seulement à conserver, mais aussi à protéger la pratique de la langue latine. | |
| Primum igitur ilIud satis constat, omnibus antiquo naturae concessu datum esse hominibus ut sensa animi sui uerbis eloqui atque oratione exprimere possent. | En premier lieu, il est suffisamment évident que la nature a autrefois permis à tous les hommes de mettre en mots leurs pensées et de les exprimer par la parole. | |
| Sed factum est tamen nescio quomodo, ut mens omnibus tributa sit eadem, oratio uero non eadem. | Cependant, il est arrivé je ne sais comment que tout le monde pensât de la même manière mais ne parlât pas la même langue. | |
| Etenim ut non eodem modo nunc Itali loquuntur atque Galli, nec Hispani atque Germani, nec hi omnes atque reliqui Europae populi, sic nec easdem uoces quondam Phoenices usurparunt atque Aegyptii, Chaldaei, Graeci, atque Latini. | En effet, de même que les Italiens parlent aujourd’hui différement des Français, les Espagnols des Allemands, tous ceux-ci des autres peuples d'Europe, les Phéniciens ont autrefois employé des mots différents des Égyptiens, des Chaldéens, des Grecs et des Latins. | |
| Neque uero haec linguarum tanta uarietas ac dissimilitudo uniuersas solum inter se prouincias, sed partes etiam ipsas prouinciarum inuasit, ut quemadmodum non nulla hoc tempore est in Italicis etiam uocibus differentia, sic tum eadem esset in Graecis. | Et l’immense variété des langues et leur manque de ressemblance n'ont pas seulement éloigné les provinces entre elles, mais aussi les régions mêmes des provinces, si bien que, de la même manière qu’il y a une différence de vocable en l’Italie à notre époque, il y avait alors une différence de vocable en Grèce. | |
| Vnde tanta est uel ad uitae usum uel ad scientiae fructum exorta difficultas, ut, qui in rebus uel agendis uel intelligendis excellere uelit, uix una, aut duabus linguis esse contentus possit. | De là il est née pour la manière de vivre ou pour le fruit de la science une si grande difficulté que, si quelqu’un voulait exceller dans le traitement ou la compréhension des sujets, il pouvait difficilement se contenter de connaître une ou deux langues. | |
| Si qui autem aliqua loquendi unquam gloria floruerunt, ii profecto Graeci, ac Latini fuerunt, hoc cum annalium ueterum monumenta testantur, tum1 ex [31a] orationibus etiam, et scriptis eorum ornatissimis intelligi potest. | Si la gloire de l’éloquence a jadis couronné des peuples, ce furent certainement les Grecs et les Latins : d’une part les écrits antiques des Annales l’attestent, d’autre part leurs discours et leurs écrits les plus beaux nous permettent de le comprendre. | |
| Ac Graeci quidem, ut otio studioque, sic doctrina et eloquentia abundarunt. | Les Grecs, pour leur part, ont été riches de loisirs studieux et d’études, de même de savoir et d’éloquence. | |
| Latinos autem rei militaris primum, deinde dicendi atque intelligendi studium occupauit. | Quant aux Latins, les ont occupés l’étude de l’art de la guerre d’abord, ensuite de l’éloquence et du savoir. | |
| Sed tamen, ut ex fonte riuus, sic ex Graecorum oratione Latina fluxit oratio, non tam apparata illa quidem ac diues, sed grandis tamen et ornata et ad quidquid uelles significandum aptissima. | Cependant, comme un ruisseau d’une source, la langue latine a découlé de la langue grecque, certes moins éclatante et riche mais cependant imposante, pleine de lustre et tout à fait capable de signifier tout ce que l’on voulait. | |
| Atque haec quidem stante republica et uigente imperio ita floruit ut non Romae solum, sed in tota Italia Latine omnes uulgo ita loquerentur, ut eos sono uocis fortasse, uerbis quidem certe uix internosceres. | Et le latin, au temps de la stabilité de l’état et de la puissance de l’empire, a fleurit de telle sorte que tous les hommes, non seulement à Rome mais dans toute l’Italie, parlaient communément en latin si bien qu'on les différenciaient peut-être à l’accent, mais certainement difficilement au vocabulaire. | |
| Itaque, cum Graecorum exemplo Romani homines orationi suae locupletandae atque excolendae animum adiecissent, incredibile est, quam breui, quantam illi ubertatem, quantum nitoris attulerint, quam bonos oratores, nobiles poetas, egregios rerum gestarum scriptores nobis imitandos reliquerint. | Ainsi, alors que les Romains, suivant l'exemple des Grecs, s’étaient attachés à enrichir et à cultiver leur langue, il est incroyable de constater combien de richesses et d’éclat ils lui ont apporté en un laps de temps ô combien court, quels remarquables orateurs, fameux poètes et éminents historiens ils nous ont donnés à imiter. | |
| Postea, Romano iam labente imperio atque oppressa saepius impetu barbarorum Italia, Latino sermoni uulgaris hic noster successit. | Ensuite, au moment du déclin de l’empire romain, alors que des invasions barbares repétées opprimaient l’Italie, notre langue vulgaire a remplacé le latin. | |
| Qui corruptus pronuntiatione atque admistis fortasse aliquot etiam barbarorum uocibus, totus primum, aut magna ex parte Latinus fuit ; deinde, ut ab uetere tot saeculorum usu magis magisque recessit, sic paulatim propriae uenustatis et gratiae plus adeptus. | Au départ, bien que les barbares l’aient corrompue par leur prononciation et y ait peut-être également incorporé quelques mots, cette langue était tout entière ou essentiellement du latin ; mais ensuite, en même temps qu’elle s’éloigna de plus en plus de l’ancien usage millénaire, elle acquit peu à peu plus de charme et de grâce propres. | |
| Inops tamen uerborum ita creuit, ut, quantum Romani homines a Graecis, tantum nos ac multo etiam magis a ueteribus Latinis diuitiis orationis et uerborum non copia solum, uerum etiam splendore uincamur. | Toutefois, elle se développa dans l’indigence lexicale, si bien qu’en matière non seulement de richesses langagières et de ressources lexicales mais aussi de splendeur, nous, nous sommes surpassés par les anciens Latins, autant ou bien plus que les Romains le furent par les Grecs. | |
| Tum uero cum nostri etiam orationis suae apparandae ac quasi [31b] faciendae non mediocri studio flagrare coepissent, huic linguae ornatum illum omnem et eam auctoritatem, qua nunc quidem est praedita, pepererunt. | Alors, puisque nos concitoyens avaient commencé à brûler d'un zèle immense à élaborer et pour ainsi dire à créer leur propre langue, ils lui donnèrent tout l’ornement et l'autorité dont elle est mainteant dotée. | |
| Nam et ipsi scripta aliquot reliquerunt, quae tum ingenii, tum doctrinae elegantiam non exiguam prae se ferant, et possint etiam (suum enim cuique libenter tribuo) cum aliquot ex ueteribus uel eruditionis uel acuminis gloria comparari. | Car ils laissèrent aussi quelques écrits à même de montrer l'ampleur de l’élégance à la fois de leur génie et de leur savoir et de pouvoir également (je rends à César ce qui appartient à César) être comparés à quelques écrits anciens en matière de louanges d’érudition ou de finesse d’esprit. | |
| Ac nescio an unquam alias uehementius hoc studium, quam hac aetate, cultum, et celebratum sit. | Et je ne sais si ailleurs on cultiva et célébra jamais ce zèle avec plus d’ardeur qu’à cette époque. | |
| Sed ita multos in eo uideas elaborare, non ut, quemadmodum priores illi, quorum nunc etiam ingenium et industriam admiramur, ex Latinae linguae copiis ad hanc ditandam aliquid assumant, sed, illa contempta, nullam aliunde, quam a se ipsis, petendam opem existiment. | On voit cependant beaucoup de gens s’y efforcer, non pas, comme les Anciens dont nous admirons encore l'ingéniosité et l'industrie, en empruntant à la richesse de la langue latine pour embellir notre langue, comme les Anciens, mais en considérant, par mépris pour cette langue, qu’ils ne doivent chercher secours nulle part ailleurs que d’eux-mêmes. | |
| Quorum quam irridendum, explodendumque consilium sit, facile unicuique liceat intueri, qui modo, quibus illi rationibus in hanc sententiam adduci possint, cognouerit. | Et chacun pourrait facilement voir combien ce projet doit être moqué et rejeté, pourvu qu’il sache quels arguments peuvent les amener à cette opinion. | |
| Quid enim ? Vtilitatene huius linguae trahimur an dignitate ? his enim potissimum rebus omnes actiones nostras metimur atque dirigimus. | Eh quoi ? Sommes-nous mûs par l’utilité de notre langue ou par sa dignité ? Car c’est surtout en fonction de ces critères que nous mesurons et dirigeons toutes nos actions. | |
| Quis est autem tam ignarus rerum qui se fructus uberiores ex huius orationis studio quam ex illius percipere posse confidat ? Etenim quam multa sunt Latinis consignata litteris, quae non sunt nostris ? Aut quae nostris his prodita sunt, quae non eadem multo meliora sint Latinis ? | Qui est si ignorant de la vie pour croire qu'il peut obtenir des fruits plus abondants de l'étude de cette langue plutôt que du latin ? En effet, quel nombre incalculable de sujets a été consigné dans les écrits latins et non par par les nôtres ? Ou quels développements avons-nous produits qui ne soient pas bien meilleurs en latin ? | |
| Poetas habemus aliquot non inelegantes, annalium scriptores fortasse tolerabiles, fateor, at oratores, philosophos et reliquarum artium magistros pene nullos. | Nous avons quelques poètes qui ne sont pas inélégants, peut-être des historiens acceptables, je l’avoue, mais presque aucun orateur, philosophe et maître des autres disciplines. | |
| Ergo qui huius unius linguae studio delectabitur, carebit cognitione oratorum, carebit [32a] philosophorum, carebit historicorum, carebit omnium ferme rerum, quibus humanae uitae ratio continetur, nec illa solum incommoda subibit, in quae, qui quondam apud Romanos, Graecis neglectis litteris, totos se Latinis abdiderunt, inciderunt, sed eo etiam grauiora atque maiora, quo minora ad uiuendum et intelligendum ex his quam ex illis suppeditari nobis adiumenta possunt. | Donc celui qui se plaira à l'étude de cette seule langue sera privé de la connaissance des orateurs, des philosophes, des historiens, de presque tous les sujets qui renferment la raison d’être de l’existance humaine, et il subira non seulement les préjudices auxquels ont été confrontés ceux qui, chez les Romains autrefois, négligeant les écrits grecs, se sont entièrement consacrés à la langue latine, mais aussi également des torts d’autant plus graves et plus importants que les secours que nous pouvons obtenir des lettres grecques pour la vie et la compréhension sont moindres que ceux que nous pouvons obtenir des lettres latines. | |
| Quanquam quis unquam Romanus tam Graecas despexit litteras, quam hi nostri Latinas ? | Qui parmi les Romains a cependant un jour méprisé les lettres grecques autant que nos contemporains les latines ? | |
| Rempublicam illi quidem litteris, rem militarem forensi, actionem eruditioni, bellum paci praeferebant, at, si ad regendam ciuitatem doctrina dirigenda, si ad rempublicam tractandam praecepta disciplinae paranda essent, ex Graecorum ea fontibus, e quibus emanassent, sine dubio haurienda esse confitebantur. | Ils préféraient certes l’état aux lettres, la stratégie militaire aux débats, l'action publique à l’érudition, la guerre à la paix, mais, s’il fallait orienter le savoir pour gouverner la cité, si fallait acquérir des connaissances pour administrer l’état, ils reconnaissaient sans hésitation qu’il fallait les puiser des sources grecques d'où ils émanaient. | |
| Itaque, postquam Romae ab externis bellis quies esse coepit, nec intestinis respublica seditionibus laborauit, Graecorum artes coli ab omnibus et non negligi studia litterarum coepta sunt, adeo ut M. ille Cato, ille, inquam, qui Graecas ab ineunte aetate litteras perpetuo exagitauerat atque oderat, easdem senex laudauerit etiam studioseque didicerit. | C’est pourquoi, après que la fin des guerres extérieures eut laissée Rome en repos et que la République ne fut plus inquiétée par des luttes intestines, tous commencèrent à cultiver les disciplines grecques et à ne plus négliger l’étude des lettres, au point que Marcus Caton, cet homme, dis-je, qui dès son plus jeune âge avait toujours critiqué et haï les lettres grecques, les a également louées et apprises avec ardeur dans sa vieillesse. | |
| Quid fecerint deinde ceteri, cum exempla in medio sint pene innumerabilia, dictu superuacaneum puto. | Je pense qu'il est inutile de dire ce que tous les autres ont fait ensuite, car des exemples presque innombrables se donnent clairement à voir. | |
| Discebant enim tum uulgo homines Graecas litteras ita fere, ut nos nunc Latinas, quod quantum cum ad dicendum, tum ad agendum ualerent non ignorarent. | En effet, à l'époque, les gens vulgaires apprenaient généralement les lettres grecques comme nous apprenons maintenant les latines, parce qu’ils savaient combien elles avaient de pouvoir tant pour parler que agir. | |
| Quid nunc nostri ? Tantum uel ingenio, uel fortunae tribuunt suae ut antiquiores omnes artes, tanquam peregrinas et nihil ad se pertinentes, contemnant. | Que font maintenant nos contemporains ? Ils accordent tant de prix à leur génie ou à leur fortune qu’ils méprisent tous les disciplines anciennes, qu’ils considèrent comme étrangères et sans rapport avec eux. | |
| Contemnant ? Immo uero pro nihilo habendas [32b] putent, quasi uero, si otium ad haec alenda studia postulandum sit, non tanta pax huic ciuitati adsit, quanta a diis immortalibus optari possit, tanta quies, quanta ne fortasse quidem unquam in libera opibusque firma ciuitate extiterit. | Ils les méprisent ? Mieux, ils les considèrent comme sans valeur, au motif que, si la poursuite de ces études doit réclamer du loisir, notre cité ne jouit pas d’une paix aussi grande qu’on pourrait la demander aux dieux immortels ni d’un calme aussi important qu’il n’en a peut-être jamais existé dans une cité libre et riche. | |
| Sed uidete quaeso, quid inter nos et sapientissimos illos, ueteres Graecos, intersit ac quantum huius saeculi mores a prisca illa industria et probitate defecerint. | Mais regardez, je vous en prie, ce qui nous sépare des hommes les plus savants, les anciens Grecs et combien les mœurs de notre siècle ont dévié de leur antique industrie et de leur probité. | |
| Illi, cum in ea terra orti essent quae bonas omnes artes procreasset, aluisset, ornasset, tamen, ut occultiora quaedam scientiae sibi ignota mysteria discerent, alienas etiam linguas, et nihil ad se attinentes, sibi cognoscendas putarunt ; nos Latinam linguam, huius nostrae non parentem solum, sed nutricem etiam, dii immortales, atque magistram, ingrati auersamur et fugimus. | Eux, bien qu'étant nés dans la terre qui avait engendré, nourri et embelli toutes les bonnes disciplines, ils pensaient que, pour apprendre certains mystères plus enfouis de la science qui leur étaient inconnus, il leur fallait savoir également des langues étrangères et sans rapport avec eux ; nous, ingrats que nous sommes, nous rejetons et fuyons la langue latine, qui n'est pas seulement la mère de notre langue, mais aussi sa nourrice et, par les dieux immortels, sa professeure. | |
| Illi uias omnes scientiae, quas potuerunt, indagarunt, atque inuentas nobis accurate demonstrarunt ; nos, omni ad cognitionem aditu obstructo, quaecunque possumus desidiae2 atque inertiae patrocinia comparamus. | Eux, ils ont cherché toutes les voies possibles vers la science et nous ont montré avec précision celles qu’ils avaient trouvées ; nous, après avoir fermé tout accès à la connaissance, nous préparons tout ce que nous pouvons de secours à la paresse et à l'inertie. | |
| Sed contemnamus Graecos, irrideamus Romanos ; illorum auctoritatem cum libertate euanuisse, horum grauitatem cum imperio obsoleuisse dicamus. | Méprisons les Grecs, raillons les Romains ; disons que l'autorité des premiers a disparu en même temps que leur liberté et que la gravité des seconds s’est dissoute en même temps leur pouvoir. | |
| Quid ? Patrum, maiorumque uestrorum institutum, eorum, qui haec ex minimis tanta fecerunt, num cui tandem pro nihilo habendum uidetur ? | Eh quoi ? Les enseignements de vos pères et de vos aïeux, qui ont accompli de si grandes choses à partir de si petites, peuvent-ils en fin de compte sembler à quelqu’un devoir être considérés pour rien ? | |
| Illi uero, cum uniuersis prope terrarum gentibus nobilissimam bonarum omnium artium et linguarum quasi officinam in suo imperio aperuissent, nullos certe huius recentioris linguae doctores accersiuerunt, cum aliarum omnium magistros non minimis etiam praemiis quamplurimos aduocarent. | Eux, alors que dans leur empire ils avaient ouvert à l’ensemble des peuples de presque toute la terre la plus noble officine, pour ainsi dire, des arts libéraux et des langues, ils n'y ont certainement appelé aucun savant de notre langue moderne, alors qu'ils invitaient de nombreux maîtres de toutes les autres langues en leur offrant des rétributions non négligeables. | |
| Cur ita ? quia grauissimos [33a] uiros atque omnium sine dubio prudentissimos non fugiebat, frustra in ea re, quae nullum ad uitam instituendam momentum haberet, operam collocari. | Pourquoi cela ? Parce qu’il n’échappait pas aux hommes les plus sérieux et sans doute les plus sages qu’il était vain de consacrer son temps à une activité qui n'avait aucun rôle pour régler l’existence. | |
| Vulgaria autem haec, quae nos tanti facimus, monumenta eiusmodi esse illi iudicabant, ut aut ad deprauandas potius, quam in conformandas iuuenum mentes ualerent, aut certe, si quid opportunitatis afferrent, facile ab omnibus percipi, uel mediocri studio, possent. | Quant à ces écrits vulgaires dont nous faisons si grand cas, eux considéraient qu’ils étaient de nature soit à pouvoir corrompre les esprits des jeunes gens plutôt qu'à les former, soit, s'ils apportaient quelque avantage, à pouvoir être facilement compris de tous, même à moindre frais. | |
| Hic est igitur fructus unus uberrimus : posse, quae plurima Latinis litteris praecepta disciplinae traduntur, cognoscere, ad uitam, ad mores, ad rempublicam ad familiam, ad Dei et naturae cognitionem, ad omnem denique humanitatem pertinentia, quae uulgaribus his nostris uel nulla continentur uel certe cum Latinis nullo pacto conferenda. | Voilà donc le premier fruit, le plus fécond : être capable de connaître les nombreux préceptes du savoir transmis par les lettres latines, qui tiennent à la vie, aux mœurs, à l’état, à la famille, à la connaissance de Dieu et de la nature, enfin à toute la culture, que nos lettres vulgaires soit ne renferment pas soit abordent d’une manière qui ne doit en aucune façon être comparée avec les écrits latins. | |
| Sequitur alter ille, qui non in intelligendo, sed in scribendo positus est. | Il s’en ajoute un autre qui prend racine non dans la compréhension, mais dans l’écriture. | |
| Nam qui suam ad Latine scribendum industriam conferunt, ii ea lingua sensus expromunt suos, quae, cum et bonorum uerborum abundantia praestet et pluribus nationibus nota sit, maiora etiam hominum generi afferre adiumenta potest. | En effet, ceux qui s’attachent à écrire en latin expriment leurs idées dans une langue qui, puisqu’elle abonde en bons mots et qu’elle est connue de nombreuses nations, peut aussi apporter de plus grands bienfaits au genre humain. | |
| Nam nostra quidem lingua, si uere iudicandum est, multis in locis haeret et nimia quadam saepe paupertate uerborum laborat. | Notre langue, s’il faut vraiment se prononcer, est embarrassée en maints endroits et souffre souvent d'une pauvreté excessive de mots. | |
| Contra Latinae haesitantiam fere nullam, immo luxuriosam et redundantem supellectilem, si cum hac conferatur, animaduertas. | À l'inverse, si nous le comparons à notre langue, on voit que le latin n’achoppe presque nulle part, même présente un stock de mots abondant et débordant. | |
| Atque haec etiam Italiae tantum exiguis sane finibus terminatur, illa in omnibus prope gentibus intelligitur. | Et notre langue est confinée aux seules limites exiguës de l'Italie, tandis que le latin est compris dans presque toutes les nations. | |
| Quod quanti faciendum sit, declarant apud Romanos, qui quondam res Romanas Graecis litteris, ut pluribus essent cognitae hominibus, tradiderunt. Egregie. | Et cela, on fait voir clairement l’importance de cet argument chez les Romains, qui jadis ont traité en grec de sujets romains, afin qu'ils soient connues de davantage de gens. Merveille ! | |
| [33b] Est enim insita naturalis quaedam in hominibus gloriae cupiditas, ac sitis, ne in sapiente quidem, ut ego arbitror, reprehendenda. | Car les hommes ont naturellement un désir et une soif de gloire qui à mon avis ne doivent être blâmés pas même chez le sage. | |
| Cuius gratia quam multos, dii immortales, et quam graues labores in omni difficillimarum artium genere sustinemus ? ut nomen nostrum, quod per se obscurum esset, honesta multorum praedicatione illustretur quaeque laudes nostrae quantaeque fuerint pateat quamplurimis. | Pourquoi, ô immortels dieux, supportons-nous une telle infinité et un tel fardeau d’efforts dans tous les genres de disciplines les plus complexes ? Pour que notre nom, qui serait obscur à lui seul, soit éclairé par les éloges de la multitude et que les louanges que nous recevons et leur ampleur s’imposent au plus grand nombre. | |
| Neque uero nos solum, qui scribendi studio detinemur, nostra ad omnes peruenire ingenii monumenta cupimus ; sed etiam ii, quorum a nobis facta memoriae litterarum produntur, quae ipsi sapienter, fortiter clementerque fecerunt, longinquas ad regiones et, si fieri possit, in ultimas terras transportari et ab omnibus cognosci uolunt. | Et ce n'est pas seulement nous, qui nous consacrons au soin de l'écriture, qui souhaitons que nos écrits parviennent au monde entier ; ceux dont nous consignons les actions dans la mémoire littéraire veulent également que leurs actes de sagesse, de courage et de clémence soient transportés jusqu'en des régions lointaines et, si possible, jusqu’au bout du monde et qu’ils soient connus de tous. | |
| Quod idem in leuioribus etiam studiis accidit, ut nemo uehementius illi arti studere uelit, quae patriis contenta finibus incolas tantum utilitate afficiat, sed quae cum artificis laude ad alienos translata omnibus esse gentibus admirationi adiumentoque possit. | Et de la même manière il arrive dans les études plus légères que personne ne veuille s’appliquer plus ardemment à une discipline qui, s’en tenant aux frontières nationales, est utile à leurs seuls habitants, mais qui, porté dans d’autres pays en même temps que la gloire de son détenteur, pourrait être admiré et bénéfique pour toutes les nations. | |
| Ergo illi quorum uirtus, quia consecrata litteris a nobis est, in aeternum permanebit, omnium gentium praedicationem laudemque desiderant. | C'est pourquoi ceux dont la vertu, parce que nous l’avons consacrée dans nos écrits, durera éternellement désirent la reconnaissance et les louanges de toutes les nations. | |
| Nos, qui eorum facta scriptis in perpetuum propagamus, hac exigua Italorum hominum uoce contenti, nobilia Gallorum, Hispanorum, Germanorumque, quibus linguae nostrae ratio obscura est, praeconia respuemus ? | Mais nous, qui perpétuons pour toujours leurs actions dans nos écrits, nous en tenant aux frontières de la langue italienne, refuserons-nous les éloges des Français, des Espagnols et des Allemands auxquels notre langue est obscure ? | |
| Manuum hi et corporis fragilia opera omnibus nationibus patere cupiunt, nos praeclara haec animi atque ingenii monumenta nostris tantum hominibus nota esse patiemur ? | Ces gens désirent que les fragiles travaux des mains et du corps soient connus de tous, mais nous, nous permettrons que ces précieux monuments de l'esprit et du génie soient connus de nos seuls concitoyens ? | |
| Videte, ne, ut illis magnum honestatis incitamentum [34a] est hoc sperare, sic nobis idem non optare flagitium sit. | Ne perdez pas de vue que, de même que cet espoir est pour eux une grande incitation aux honneurs, ne pas nourrir ce même espoir serait pour nous une faute. | |
| Neque enim audiendae sunt quorumdam hominum uoces, qui se Romanorum persequi uestigia dicunt, qui Graecis litteris ideo studuerunt ut inde praecepta scientiae elicerent, Latinis uero, ut, quae a Graecis accepissent, memoriae, ac posteritati mandarent. | Car il ne faut pas écouter les voix de certaines individus qui prétendent suivre les traces des Romains, qui, disent-ils, auraient étudié les lettres grecques pour y trouver les principes de la science mais les lettres latines pour transmettre à la mémoire et à la postérité ce qu'ils avaient appris des Grecs. | |
| Cur autem non audiendae ? Quia non horum temporum eadem quae illorum ratio est. | Pourquoi ne faut-il pas les écouter ? Parce que la situation actuelle n’est pas celle de l’époque. | |
| Romani enim, cum longe lateque dominarentur, ea spe duci ad scribendum Latine poterant, fore aliquando, ut, propter imperii amplitudinem ac reipublicae maiestatem, ab omnibus iis, quos in fide plurimos haberent, scripta sua cognoscerentur, atque, ut antea extra Italiam arma, sic etiam orationem efferrent, eamque trans alpes, atque trans maria in omnes omnium sociorum prouincias, id est ad sola terrarum ultima deferrent. | Car les Romains, alors qu'ils dominaient le monde, pouvaient pour écire en latin être guidés par l’espoir qu’il arriverait un jour que grâce à l’étendue de leur empire et à la majesté de leur état leurs écrits seraient connus de tous les hommes qu'ils protégaient et que, de la même manière qu'ils avaient déjà porté leurs armes hors de l'Italie, ils y porteraient leur langue et qu’ils la feraient passer au-delà des Alpes et des mers jusque dans toutes les provinces alliées, c’est-à-dire jusqu’aux confins de la terre. | |
| Italis autem hoc tempore, tantum abest ut spes ulla eiusmodi sit oblata, ut illud potius extimescendum sit, ne, cum magna pars Italiae ab exteris gentibus teneatur, et quotidie noui alienigenarum in hanc regionem impetus timeantur, nostra haec demum loquendi formula uel funditus deleatur, uel certe, peregrinis acceptis uocibus, aliqua ex parte corrumpatur. | Mais de nos jours les Italiens sont loin de pouvoir en espérer autant, si bien qu’ils doivent plutôt craindre que, alors que des peuples étrangers occupent une grande partie de l'Italie et que l’on redoute chaque jour des aussauts étrangers dans notre région, leur façon de parler ne soit totalement éradiquée ou du moins en partie corrompue avec l'introduction de mots étrangers. | |
| Id quod quam facile possit euenire, nisi haec respublica, in qua una hoc tempore expressa antiquae maiestatis imago cernitur, ipsam una cum Italiae libertate pro sua consuetudine tueatur, nemo non intelligit. | Et tout le monde comprend comme cela pourrait facilement arriver si notre état, où nous voyons encore aujourd’hui un reflet de sa majesté d’antant, ne le protège pas en même tant que la liberté de l'Italie comme il en a l’habitude. | |
| Peperit enim eloquentiam libertas, aluit, custodiuit ; quam eandem seruitus extinxit, consumpsit ac dissipauit. | La liberté a en effet enfanté l'éloquence, l'a nourrie et préservée. La servitude, en revanche, l'a éteinte, consummée et dissipée. | |
| Testes sunt Graeciae ciuitates, testis est ipsa Roma, in quibus dicendi studium, [34b] quod cum libertate floruerat, cum seruitute exaruit. | Les cités grecques en sont témoins, ainsi que Rome elle-même, où l'étude de la rhétorique, qui avait fleuri avec la liberté, s’est perdue avec la servitude. | |
| Quid ergo ? Dicet aliquis : an haec lingua relinquenda, quae nostra est, quam non ex libris accepimus sed a natura arripuimus, non a magistro didicimus, sed a nutrice hausimus, non in scholis percepimus, sed in cunis cum lacte ebibimus, illa sola retinenda, quae aliena est, quae sexcentis e chartis, et commentariis, et praeceptionibus petenda est ? | Eh quoi ? On dira : « Faut-il abandonner cette langue qui est la nôtre, que nous avons reçue non des livres mais que nous avons saisie de la nature, que nous n’avons pas apprise d’un maître mais que nous avons tirée d’une nourrice, que nous n’avons pas connue dans les écoles, mais que nous avons bue en même temps que le lait dans nos berceaux, mais conserver seulement celle qui nous est étrangère, qu’il faut chercher à apprendre d’après mille ouvrages, mille explications et mille enseignements ? » | |
| Non ego id statuo. Neque uero id pugno, ut hanc linguam radicitus ex communi usu euellam, praesertim uero qui et ipse non nihil in hoc genere aliquando studii posuerim, atque aliis multis, ut idem facerent, auctor fuerim : | Ce n’est pas ce que j’ai résolu. Et en vérité je livre pas bataille pour éradiquer de l'usage commun notre langue, surtout qu’en vérité j'ai moi-même consacré une partie de mon temps à ce genre d’étude et que j'ai encouragé de nombreuses personnes à faire de même. | |
| Verum illud contendo, ne Latinam linguam, quam tot saecula fouerunt, nos de sinu eiiciamus, hanc uero unam uulgarem tanquam filiolam in deliciis habentes ornandam, et colendam perpetuo quodam studio iudicemus. | Mais je nous enjoins de ne pas rejeter de notre giron la langue latine, que tant de siècles ont favorisés, mais, faisant nos délices de la langue vulgaire comme d’une fille, de considérer que seul le latin doit être embelli et cultivé avec un effort constant. | |
| Detur utrique, quod utrique debetur. | Qu’on donne à l’une et l’autre ce que l’on doit à l’une et l’autre. | |
| Placet sermonem nostrum ab inopia uindicari ? Recte placet. | Est-il bon de protéger notre langue de l’indigence ? Absolument. | |
| Non enim ego uoluntatem reprehendo, sed iudicium in uoluntate desidero. | Ce n’est pas cette résolution que je critique, mais je désire qu’on y mette du bon sens. | |
| Confugiat haec lingua recentior ad illam ueterem, quasi parentem suam. | Que notre langue, plus jeune, se réfugie vers la plus ancienne, comme vers un parent. | |
| Vult locupletari ? Inde opes accipiat. Sapere ? Inde prudentiam hauriat. Exornari ? inde pigmenta colligat, et artem discat illustrandi. Denique, si fructum quaerit, praestantiores ab ea fructus, quam a se ipsa, expectet. | Veut-elle être enrichie ? Qu'elle y trouve ses richesses. Veut-elle savoir ? Qu'elle y trouve sa sagesse. Veut-elle être embellie ? Qu'elle y trouve ses pigments et y apprenne l'art de s’orner. Enfin, si elle cherche un fruit, qu'elle attende de meilleurs fruits de cette langue que d'elle-même. | |
| Neque enim hoc tempore adeo Latinae linguae studium intermissum est, ut penitus interciderit. | Car à notre époque, l'étude de la langue latine n’a pas cessé au point d’avoir été perdue pour toujours. | |
| Immo retinetur et celebratur adhuc a multis quique in scribendo aliqua cum ingenii laude uersantur : non solum non uulgo despiciuntur, sed praemiis quoque non mediocribus inuitantur. | Mieux, beaucoup la préservent et la célèbrent encore et ceux qui l’utilisent pour leur écrits et en tirent quelque gloire : non seulement on ne les conspue pas, mais on les gratifie de généreuses récompenses. | |
| Neque [35a] uero, dum hic rerum status extiterit, dum hic mos atque haec consuetudo permanserit, desperandum est quin ampliora semper illis quam his sint praemia constituta, ut ingenioso, et solerti adolescenti aut utraque studiorum uia sit ineunda (quod et fieri potest, et me non improbante fiet) aut, si alterutra, eam ingredi certe praestantius sit, quae sibi et ceteris plus dignitatis allatura uideatur. | Il n'y a pas non plus à désespérer, tant que demeure cet état de fait, tant que perdurent cette coutume et cette habitude, qu’on réserve toujours de plus grandes récompenses aux uns plutôt qu’aux autres, si bien qu’un jeune homme ingénieux et astucieux doit emprunter les deux voies d'étude (ce qu’il peut faire et fera avec mon approbation) ou, s’il doit emprunter l'une des deux, il sera sans doute plus éminent pour lui de s’engager dans celle qui semble devoir apporter le plus de dignité à lui-même et aux autres. | |
| Nam quod rei difficultatem praetendunt quidam, primum miror difficile uideri quidquam posse, quod cum alii hac aetate, tum in hac potissimum ciuitate multi fecerunt, ut in utroque scribendi genere ita excellerent, ut in altero cum ueteribus iam facile compararentur, in altero etiam contendere uiderentur. | Quant la difficulté alléguée par certains, je suis étonné que la chose puisse sembler présenter quelque difficulté, puisque d’autres hommes de ce siècle, et surtout bien des gens dans cette ville, sont parvenus à tant exceller en écrivant dans les deux langues que dans l’une ils sont facilement comparables aux Anciens, dans l’autre ils semblent aussi y prétendre. | |
| Deinde, si difficile est, quod concedi tamen potest, non ad hominum ingenia retardanda, sed ad eadem incitanda ualere debet ista difficultas, cum illud satis constet, ut quidque non facillimum est, sic idem, quia rarissimum sit, maxima aestimatione dignissimum esse atque omnino eximiam laudem paucis semper in omni studii genere patuisse. | Ensuite, s’il y a difficulté, ce l’on peut cependant reconnaître, cette difficulté ne doit pas être un frein au génie des hommes, mais plutôt une incitation, puisqu’il est bien établi que, de même que tout n’est pas toujours facile, cette pratique, en raison de sa rareté, est tout à fait digne de la plus grande estime et que dans tout domaine d'étude le privilège de la gloire a toujours été réservé à peu de gens. | |
| Qui autem in utraque scribendi ratione elaborarit, haud раrem, meo iudicio, propositam habet apud homines nominis et gloriae commendationem. | Et si l’on s’applique à écrire dans les deux langues, on se recommande, me semble-t-il, différemment auprès des hommes en fait de renom et de gloire. | |
| Nam qui Latine scripserit, si ad laudem antiquorum, non dico, peruenerit, sed usque eo accesserit, ut longissime non distet, is, quia cum paucis id fecerit, satis magnum ex labore suo fructum ad memoriam immortalitatis adeptus erit. | En effet, celui qui aura écrit en latin, s'il atteint je ne dis pas la gloire des Anciens, mais arrive à s’en rapprocher assez, lui, parce qu’il y sera parvenu presque seul, aura reçu de son labeur un immense fruit pour rendre son souvenir immortel. | |
| Qui autem in patrio sermone se exercuerit, idem, quia nemo est, qui, quae uelit, patria oratione non exprimat, ac, si mediocre studium afferat, facile non recte solum, sed etiam [35b] ornate dicendi facultatem consequi possit; | Et il en va de même pour celui qui se sera exercé dans le langage national, parce qu’il n’y a personne pour ne pas réussir à exprimer ce qu’il veut dans la langue de sa patrie et pour, même s'il n’y consacre qu'un effort raisonnable, être facilement capable de parler non seulement correctement, mais également avec élégance. | |
| Quae propria maximeque solida laus esset, eam cum multis aliis communicatam extenuabit ac tanquam in frusta concidet. | Mais bien que sa gloire soit réelle et tout à fait établie, parce qu’il l’aura partagée avec nombre d'autres, il l’affaiblira et pour ainsi dire la partagera en petits morceaux. | |
| Neque enim, si dignitatis demum utriusque linguae sit contentio facienda, quemquam tam aut alienae gloriae inuidum aut studiosum suae futurum arbitror, qui non illam huic longe amplitudine et grauitate anteponat, praesertim cum idem intelligat, illam per multa saecula imperasse, hanc fere iam perplurima paruisse ; illam leges, ac iura bellicosissimo ac potentissimo, populo Romano, atque omnibus fere terrarum gentibus dedisse, hanc nihildum nisi quotidiana quaedam colloquendi et contrahendi uocabula inuenisse, ut haec quidem despicienda minime sit, quia nostrae, quaecunque est, conditionis est socia, illa uero, quia tanti parens imperii fuerit, etiam ueneranda uideatur. | Et en effet, si nous devions comparer la dignité des deux langues, je ne pense pas qu'il y ait quelqu'un qui serait si opposé à la gloire d’une autre langue ou si attaché à la gloire de sa propre langue qu’il ne préfère, en raison de sa grandeur et de sa gravité, le latin à notre langue, surtout que le premier a imposé son pouvoir pendant de nombreux siècles, alors que la seconde semble désormais s’être tout à fait soumise ; que le premier a donné des lois et des droits à un peuple très vaillant et très puissant, le peuple romain, et à presque toutes les nations du monde, tandis que la seconde n'a encore rien trouvé de plus que des mots quotidiens pour parler et négocier ; ainsi, notre langue ne doit point être méprisée, car elle est associée à notre condition, quelle qu'elle soit, mais le latin semble devoir être également revéré, car il a été le parent d'un si grand empire. | |
| Tenete igitur antiquam Latinae linguae possessionem, nobilissimi adolescentes, atque in hoc studium toto pectore, ut instituistis, incumbite, ne ad exteros, ut iam imperii, sic linguae Romanorum gloria transferatur. | Conservez donc la jouissance de la vieille langue latine, nobles jeunes gens, et consacrez-vous de tout votre coeur, ainsi que vous l’avez résolu, à ce dessein, de crainte que la gloire de la langue des Romains passe aux étrangers comme l’a désormais fait la gloire de leur empire. | |
| Neque enim ulla alia uel pristinae libertatis uel antiqui decoris uel ueteris dignitatis Italiae extant uestigia, quam honestissimum eius linguae, qua quondam uniuerso terrarum orbi iura praescripta sunt, patrimonium. | Car de la liberté d’autrefois, de l’ornement d’antan ou de l’ancienne dignité de l'Italie il n'y a aucun autre vestige que le très noble patrimoine de sa langue qui a autrefois édicté des lois pour le monde entier. | |
| Quod ipsum non diligenter custodire, inertiae culpa, custoditum dissipare, profligatae cuiusdam socordiae uitium esset. | Et ne pas bien protéger ce patrimoine serait une faute de paresse, dilapider ce qu’on a conservé le vice d’une indolence corrumpue. | |
| Hoc cum omnibus Italiae populis merito faciendum est, tum maxime huic ciuitati, cuius unius opes Italia dubiis in rebus intuetur, et patere sibi quasi portum in aduersa tempestate tutissimum existimat. | Tous les peuples d’Italie doivent le faire avec mérite, et en particulier cette cité, elle seule dont l’Italie considère le soutien en période de crise et qu’elle estime être ouverte tel le port le plus sûr en des temps difficiles. | |
| Res [36a] autem in eum adducta locum est, ut, qui Latinae linguae studium retinuerit, is uniuersum nomen Latinum, quod iam nimis angusto spatio contractum est, atque antiquam eius imperii gloriam conseruasse, proptereaque summis litterarum praeconiis exornandus esse uideatur. | On en est arrivé au point où, si quelqu’un a protégé l’étude de la langue latine, il semble devoir conserver le nom latin, désormais confiné dans des frontières trop étroites, et l’antique gloire de son empire, et en outre devoir être couronné des plus grandes louanges des lettres. | |
| Hoc tempore praeclara urbs Roma atque aurea quondam illa Rostra, qui fuit ornatissimus olim ostentandae eloquentiae locus, se huic ciuitati commendant ac tradunt. | À notre époque, l’illustre ville de Rome et les fameuses rostres, jadis dorées, qui furent autrefois le lieu de démonstration de l’éloquence le plus éclatant, se confient à notre cité et se transportent chez nous. | |
| Vestrum est efficere ut, quemadmodum urbs ipsa, grauissimis saepe bellis oppressa, salutis opera a maioribus uestris implorauit, sic eadem linguae suae quae amisit ornamenta, uestra diligentia curaque, recuperet. | Il est de votre devoir de faire en sorte que cette ville, tout comme elle a imploré de vos ancêtres les œuvres de son salut lorsqu’elle était souvent opprimée par les guerres les plus dures, récupère par votre diligence et votre soin les ors perdus de sa langue. | |
| Quam quidem ad rem, etsi meae quam tenues, quam infirmae sint opes intelligo, tamen pro perpetua mea et constanti erga uos fide ac beneuolentia, quidquid in hoc munere praestare possum, libenter id polliceor totum ac defero. | Pour cette raison, même si je comprends la petitesse et la faiblesse de vos secours, en raison de ma confiance et de ma bienveillance perpetuelles et constantes envers vous, tout ce qui peut être fait dans cet office, je vous le promet volontiers tout entier et vous l’accorde. | |
| Me uobis et mea uoluntas et uero etiam beneficia uestra ita obstrinxerunt ut, qui uelit, eodem me in hoc studii genere uel duce uel socio facile uti pro arbitrio possit. | Moi, mes dispositions et même vos faveurs m'ont si fermement lié à vous que celui qui le souhaite peut facilement et à son gré m’employer comme guide ou compagnon dans ce genre d'études. | |
| Habita Venetiis, MDLVI. [36b] | Discours tenu à Venise en 1556. |