Source : Romulo Amaseo, Romuli Amasei Orationum uolumen, Ioannes Rubrius, Bononiae, 1564.
Présentation
Humaniste (Udine 1489 - Rome 1552). Il fut lecteur au Studio de Bologne (1513-1520), au Studio de Padoue (1520-1524), à nouveau à Bologne (1524-1544) et enfin à la Sapienza de Rome (1544-1550). Dans deux oraisons De latinae linguae usu retinendo, prononcées à Bologne en 1529 et auxquelles il doit sa renommée, il défend l'usage du latin contre la langue vernaculaire dans les œuvres littéraires. Il publie également des versions latines des classiques grecs (Xénophon, Pausanias).
Bibliographie
Transcription, traduction, annotation : Sarah GAUCHER
| De recuperanda uetere Romani Imperii gloria, auditores, in Italia nunc, atque adeo in hac ipsa urbe, a summis duobus hominibus amplissima autoritate atque augustissima dignitate praeditis consilia iniri cotidie audimus. | Nous entendons tous les jours, auditeurs, que des projets pour retrouver l’antique gloire de l'Empire romain sont formés en Italie et jusque dans cette ville, par deux hommes de la plus grande autorité et de la plus auguste dignité. | |
| Ac ut bene et feliciter eueniat, a Dis immortalibus uotis ac precationibus exposcimus. | Nous prions et supplions les dieux immortels que ces projets trouvent une heureuse et favorable issue. | |
| Atque illi quidem qua sunt animi magnitudine ac diuina prope uirtute, ut spei uotisque nostris respondeant, quanta maxime poterunt, ope contendent. | Et ces hommes en tout cas, avec la grandeur d’âme et la vertu presque divine qui les caractérisent, feront de leur mieux pour répondre à notre espoir et nos vœux. | |
| Sed cum duae res fuerint, quibus olim Romani Italique homines maxime floruerunt, Imperii ipsius maiestas ac linguae dignitas, suas nimirum illi partis ingenti totius orbis terrae plausu egerint, si pulcherrimas atque opulentissimas prouincias de insolentissimorum, et a uictu, moribus, nomineque nostro alienissimorum hostium manibus extorserint. | Puisqu’il y avait jadis deux éléments qui faisaient briller les Romains et les Italiens, la majesté de l'Empire et la dignité de la langue, ces hommes auront assurément joué leur rôle et été applaudis du monde entier s’ils prennent les provinces les plus belles et les plus riches des mains d’ennemis tout à fait présomptueux et tout à fait étrangers à nos coutumes, à nos mœurs et à notre nom. | |
| Sed quicunque rerum exitus fuerit, faustum certe ac felicem futurum speramus : in rebus utique maximis ac difficillimis, abunde illis gloriosum fuerit , nulli unquam aetati uoluntatem, curam, uigilantiam, laboremque suum desiderandum reliquisse. | Quelle que soit l’issue de leurs entreprises, espérons en tout cas un dénouement heureux et favorable : dans les affaires les plus importantes et les plus difficiles, ils auront tiré suffisamment de gloire du fait que leur volonté, leur engagement, leur vigilance et leur travail n’aient laissé à désirer à aucune époque. | |
| Quae uero sunt partes linguae ornandae, [125] ac in pristinam dignitatem restituendae, ut plurimum etiam possint, uel in maximis maximarum rerum occupationibus, eorum cura atque opibus iuuari, eae tamen sunt ab otiosis ac liberalis doctrinae omnisque humanitatis studiosissimis hominibus peragenda. | Mais, le rôle qui constiste à honorer la langue et à la ramener à sa dignité d'antan, afin que ces hommes puissent, même dans les occupations les plus importantes, tirer le plus grand bénéfice de son soin et de ses ressources, doit revenir à des hommes libérés des affaires publiques et tout à fait versés dans les savoirs libéraux et dans tous les genres de culture. | |
| Ex quo quidem numero nonnullos magna mea cum uoluptate audio, ingenio, ac literis praestantissimos uiros, otio etiam abundantissimos, huc studia, uigiliasque suas omnes contulisse: | J’entends à mon grand bonheur que certains de ces hommes à l’esprit et aux écrits les plus remarquables, qui ont également beaucoup de temps libre, y ont consacré toutes leurs études et leurs veilles. | |
| Alios molestissime fero, nouae, sic enim opinor, cuiusdam gloriae spe inductos, nuper ad nouam uulgaris uel semibarbarae potius linguae ueluti sectam instituendam animum adiecisse. | Mais il m’est insupportable que d’autres, poussés, à mon avis, par l’espoir de quelque nouvelle gloire, se soient récemment employés à créer une nouvelle secte, pour ainsi dire, de la langue vulgaire ou plutôt semibarbare. | |
| Quorum si autoritas, qua uehementer confidunt, plusquam ueritas ipsa apud uos caeterosque ordinis uestri ualuerit, resisti iam nulla ui poterit quin breui uideamus eam imperii partem, quae in literis atque orationis maiestate sita est, extingui, atque aboleri ; imperitos doctis aequari ; secretiora literarum sacra inuulgari ac prophanari ; uestram uero auditores laudem, quae ex scriptis maxime solet elucere, non Europae iam, ut ante, sed unius Italiae finibus circunscribi. | Et si leur autorité, en laquelle ils sont tout à fait confiants, a plus de valeur pour vous et pour le reste de votre ordre que la vérité elle-même, rien ne pourra plus empêcher que nous voyons sous peu la part de l’Empire qui repose sur les lettres et la majesté dd la parole détruite et abolie ; des hommes incultes rendus égaux aux savants ; les arcanes sacrées des lettres dévoilées et profanées ; votre gloire, auditeurs, que ces écrits font d’ordinaire resplendir partout, bornée non à l’Europe, c’était le cas, mais aux frontières de la seule Italie. | |
| Quod enimuero cum mihi indignissimum uideretur ac minime consentaneum susceptis a summis reipublicae Principibus de restituendo Imperio cogitationibus, uestra in cognoscendo aequitate, in statuendo [126] prudentia fretus, aggredi ausus sum ad hominum autoritatem rationibus labefactandam. | Et puisque cette vision me semblait être tout à fait indigne et s’accorder le moins avec les réflexions des plus éminents dirigeants de l'État sur la restauration de l'Empire, confiant dans votre équité en matière de connaissance et dans votre sagesse en matière de jugement, j’ai osé avancer pour ébranler de mes arguments l’autorité des hommes. | |
| Ac nunc quidem, cum primos ueluti ausus huius causae hesterno die transegerim, reliquae orationis meae cursum humanitatis attentionisque uestrae aura prosequimini. | Après avoir mené hier les premiers assauts, pour ainsi dire, de cette affaire, poursuivons maintenant le cours de ma démonstration portés par le vent de votre bienveillance et de votre attention. | |
| Ac primum quale sit illud uideamus quod aiunt : non esse id temporis in latinae linguae studium conferendum quod uberiore multo cum fructu in liberalium disciplinarum atque optimarum artium studiis consumi possit. | Examinons en premier lieu le fond de leur propos : il ne faut pas, disent-ils, consacrer à l’étude de la langue latine le temps qu’il serait bien plus profitable d’employer à étudier les arts libéraux et les meilleures disciplines. | |
| Hoc loco dicant uelim, ea scientiarum genera, quae nobis perdiscenda putant, quibus nam literis contineantur Graecis dicent et Latinis. | Maintenant je voudrais qu’ils disent quel genre de sciences ils pensent que nous devons apprendre, car il répondront celles que comprennent les lettres grecques et latines. | |
| His enim naturae obscuritas, his morum uitaeque ratio, his disserendi docendique praecepta, his medendi ars, his illae disciplinae, quae Graeci μαθηματά appellant, his poetarum enodatio, his uerborum interpretatio, his ciuilium actionum, Ciuilis Pontificiique iuris descriptio, his publica omnis ac priuata, forensis et domestica disciplina, his postremo omnis diuinarum humanarumque rerum inuestigatio, his humanitas ipsa, ut omnia uno uerbo complectar, credita et commendata est. | En effet, c’est à elles qu’on a confié et recommandé les mystères de la nature, les règles des mœurs et de la vie, les préceptes sur l’art de raisonner et d’enseigner, l’art de la médecine, ces disciplines que les grecs appellent « mathèmata », l’explication des poètes, l’interprétation des mots, la rédaction des actions civiles, du droit civil et religieux, toute la discipline publique et privée, étrangère et nationale, enfin toute la recherche sur les affaires divines et humaines, en un mot la culture elle-même. | |
| Atque haec quidem ea sunt studia, quae cura operaque digna homines censent. Quae qui literis mandarunt, eorum sane studiorum doctores, et interpretes fuere. [127] | Voilà les domaines que les hommes jugent dignes de travail et d’étude et ceux qui les ont recommandées au lettres, ont été leurs professeurs et leur interprêtes. | |
| Qui autem possumus ex docentis interpretantisue opera fructum ullum capere, nisi tam bene eius nobis lingua nota fuerit, quam necesse est notam esse ? Quorum percepta et cognita mentis sensa esse uolumus ? | Comment pouvons-nous tirer profit du travail de l’enseignant ou de l’interprète, si nous notre connaissance de la langue n’est pas aussi bonne qu’elle doit l’être ? Quelles pensées voulons-nous avoir saisi et compris ? | |
| Quis enim non intelligit, res ei satis cognitas esse non posse, qui uocum, uel simplicium, uel iunctarum, quibus res ipsae traditae fuerint, quae uis ac notio sit, non penitus perspexerit, cum plerumque uideamus ex ipsa linguae ignoratione non haesitare modo atque hallucinari, sed fœdissime etiam labi ac caecutire quamplurimos earum, quas ante nominauimus, disciplinarum professores ? | Qui en effet ne saisit pas qu’on ne peut suffisamment connaître quelque chose sans avoir une parfaite compréhension de la puissance et du sens des mots ou des phrases qui en ont assuré la transmission et ce alors que nous voyons souvent que l’ignorance de la langue fait non seulement hésiter et divaguer mais aussi grossièrement trébucher et s’égarer un bon nombre de professeurs des displines que nous venons de mentionner ? | |
| Quod si lingua omnino cognoscenda est neque potest quisquam ad scientiarum cognitionem aspirare qui eam linguam, qua illae pertractatae sunt, non teneat, certe aut latinae linguae studio est inuigilandum aut nihil quidquam eas[1] artis, quibus hominum uita excolitur, ad nos pertinere existimandum. | Et s’il faut bien connaître la langue et que personne ne peut aspirer à connaître les sciences s’il ne maitrise pas la langue qui a les transmises, alors il faut assurément ou bien veiller à étudier la langue latine ou bien considérer que ces arts qui embellissent l’existance humaine ne nous concernent en rien. | |
| Quid autem ? Graecane etiam nobis lingua erit percipienda ? Vtraque mea quidem sententia ei qui maximarum rerum cognitionem ex ipsis fontibus uelit haurire, et in Graeca quidem intelligendi, in latina maior bene dicendi spes est latinis hominibus reponenda. | Eh quoi ! Faudra-t-il aussi savoir le grec ? À mon avis il faut savoir les deux si l’on veut puiser des sources mêmes la connaissance des plus grands sujets, et les Latins doivent placer dans le grec l’espoir de comprendre, dans le latin celui de bien parler. | |
| Hoc maiores nostri factitarunt : hac tam praeclara utriusque linguae coniunctione, et nostra et patrum nostrorum memoria, excellentes ingenio et copia homines [128] et posterorum studiis et nomini suo egregie consuluerunt. | C’est ce qu’on fait nos ancêtes : en associant si remarquablement les deux langues, tant à notre époque qu’à celle de nos pères, des hommes d’un esprit et d’une intelligence remarquables ont merveilleusement veillé aux études des générations à venir et à leur propre gloire. | |
| Sed dicam, ut spero, de Graecae quidem linguae studio alias latius. | Mais je m’étendrai, j’espère, davantage sur la langue grecque une prochaine fois. | |
| Dimidio inquiunt minore temporis impendio quae sunt ab aliis scripta intelligendi quam dicendi nobis et scribendi usum comparabimus, cum ad easdem res explicandas haec ipsa, qua nunc uulgo utimur lingua, satis luculentam nobis possit uerborum copiam suggerere. | Nous passerons, disent-ils, moitié moins de temps à acquérir la connaissance de ce que d’autres ont écrit que la pratique de la parole et de l’écriture, puisque pour expliquer les mêmes choses, la langue que nous employons désormais communément, peut nous fournir un réservoir lexical assez précis. | |
| Hic ego quod de temporis compendio disputant, modo ut aliquid dicant atque haec parsimonia lucrum ac non detrimentum apportet, non me hercule parui facio : sed enim linguam cognosci oportere fatentur, scribendi ac dicendi usum ab ea negant petendum. | Pour ma part, je fais tout à fait cas, par Hercule, de leur volonté de gagner du temps, pourvu qu’ils formulent un propos et que cette économie soit plus avantageuse que préjudiciable : mais ils reconnaissent qu’il faut connaître cette langue tout en affirmant qu’on ne doit pas l’utiliser pour écrire et parler. | |
| Ego uero, quantuncunque mea in hoc genere sententia autoritatis habere debeat, neminem esse posse existimo cuiusquam linguae peritum, qui se non plurimum in ea dicendo ac scribendo exercuerit. | Pour ma part, je pense (quelle qu’autorité que doive avoir mon avis en ce domaine) que personne ne peut maitriser une langue s’il ne s’est pas largement excercé à la parler et à l’écrire. | |
| Quam enim multa securius legentes parum attendimus, quae meditantes subtilius et accuratius exploramus ? | De fait, lorsque nous lisons sans y penser, ne survolons-nous pas une multitude d’éléments que nous examinons avec davantage de subtilité et de précision lorsque nous réflechissons ? | |
| Quod uero linguae suae copiam iactant, seiungant eam a leuibus, in quibus adhuc uersata est, ac nugatoriis rebus : intelligent profecto aptiorem esse ferendis frugibus harenam quam linguae istius tenuitatem magnarum rerum grauitati ac ponderi sustinendo. | Quant à leur parade sur la maîtrise de leur langue, qu’ils détachent cette dernière des futilités et des bagatelles dont elle s’est occupée jusqu’à présent : ils comprendront assurément que le sable est plus capable de porter des fruits que la maigreur de cette langue de soutenir la charge et le poids des sujets importants. | |
| An non uident duos, quos maximos atque adeo solos autores habent, [129] eruditos ac literis, ut illis temporibus, abundantes homines, ingenio uero proculdubio praestantissimo, Franciscum Petrarcam et Ioannem Boccatium, in ipso Hetruriae gremio natos, in illa temporum barbarie, maluisse quali poterant, Latina lingua, quam Hetrusca grauioris paulo materiae ac maioris operae conscripta monimenta relinquere, ac lusus tantum et iocularia (ut ita dicam) commenta, sui colligendi causa, patria lingua scriptitasse. | Ne voient-ils pas que les deux hommes qu’ils tiennent pour les plus grands et même les seuls auteurs, ces deux hommes érudits et pour leur époque pleins de culture littéraire, sans aucun doute dotés d'un génie exceptionnel, Pétrarque et Boccace, nés dans le giron de l’Étrurie en ces temps barbares, ont préféré, autant que possible, laisser les écrits dont la matière et la difficulté étaient plus importantes en langue latine plutôt qu’en langue étrusque et n’ont souvent écrit dans la langue de leur patrie que pour des jeux et des fictions plaisantes (pour ainsi dire) pour se conformer ? | |
| At haec ipsa leguntur, laudantur, in sinu omnium sunt ; sordent illa ac neglecta ab omnibus iacent : nempe quod seculi uitio, ad latine scribendum elegantiam afferre non potuerunt. | Les seconds sont lus, loués, appréciés de tous quand les premiers sont méprisés et abandonnés, négligés de tous : c’est naturellement qu’à cause du vice de l’époque ils n’ont pu écrire élégamment en latin. | |
| Testati tamen sunt, plurimis uterque libris, utram linguam maiore studio colendam putarint. | Cependant, l’un et l’autre ont montré, par la multitude de leurs ouvrages, laquelle des deux langues ils pensaient que l’on devait pratiquer avec plus de soin. | |
| Ita, quod conati sunt, summe laudandum ; quod assequi nequierunt, temporum condicioni attribuendum ; quod ingenii sui uel inter ludendum tantum specimen dederint, fecunditatis[2] in dicendo maximae ac prope diuinae existimandum. | Ainsi il faut accorder à leur effort les plus grandes louanges ; leur échec doit être attribué à la situation de l’époque ; le simple apperçu qu’ils ont donné de leur génie en jouant doit être considéré comme la preuve d’une richesse immense et presque divine de la langue. | |
| Sed non facile dixerim utrum gauisuri an cum stomacho risuri potius fuerint, si iam tum uiuentibus uenire in mente illis aliquando potuisset fore illud tempus quo existerent homines in alienissima lingua nati et educati, qui cui literarum generi suos ipsi tantum amores ac ueluti nugationes quasdam commendassent, ei latinam orationem tanto grauiorem et ampliorem cedere ac, ut dicitur, fasces [130] cogerent summittere atque unicum ex illorum monimentis fere lapidem iam pro DEO uenerarentur, ei similes qui scalmum unum cum in litore reperisset, classis aedificandae sibi oblatam occasionem putauit. | Je peinerais à dire si les gens de cette époque se seraient réjouis ou s’ils auraient ri jaune si leur était venue l’idée que viendrait un temps où il y aurait des hommes nés et élevés dans une langue tout à fait étrangère pour forcer la langue latine, si grave et si magnifique, à se retirer et à soumettre, comme on dit, ses faisceaux devant le genre d’écrits auquel les gens de cette époque n’auraient confiés que leurs amours et, pour ainsi dire, leurs bagatelles et pour ne vénérer en lieu de divinité qu’une seule pierre de leurs monuments, comme cet homme qui pensa qu’on lui donnait l’occasion de construite une flotte alors qu’il n’avait trouvé sur le rivage qu’une seule rame. | |
| Iam uero qui temporis tam diligentem rationem ducunt: linguam credo eam nobis proponunt, quae de medio sumenda sit, ex cotidiano scilicet sermone ac non eam, quae ad certam iam ab istis rationem ac tanquam normam directa, non sit cum singularum uocum insolentia, tum exquisitiore in cadendo mutatione ac superstitiosa prope uerba nectendi forma, multo quam latina perplexior ac quodam modo morosior. | Mais désormais ceux qui tiennent si scrupuleusement compte de l’époque nous proposent, je crois, une langue qu’il faudrait tirer de l’existence, c’est-à-dire de la conversation quotidienne, et non une langue qu’ils auraient réglée d’après une méthode précise et, pour ainsi dire, d’après une norme et que l’étrangeté de chaque mot, de la rareté des désinences et de la quasi absurdité de la syntaxe rendrait moins obscure et d’une certaine manière moins morose que la langue latine. | |
| Sed hoc illis iudicandum relinquo qui, latinae graecaeque linguae quam maximam laudem quam celerrime adepti, magna otii aetatisque suae parte in hac quam, tamquam Mineruam Phidiae, in arce collocant lingua consumpta, ut sine exceptione laudentur nondum tamen consequi potuerunt. | Mais je laisse ce point au jugement de ceux qui, ayant très rapidement obtenu la plus grande gloire dans le latin et le grec, alors qu’ils ont consacré une grande partie de leur temps libre et de leur vie à cette langue qu’ils plaçent, telle la Minerve de Phidias, sur une citadelle, ne sont pas encore parvenus à obtenir une gloire absolue. | |
| Sed concedamus in latina lingua percipienda tanto plus temporis consumendum: haec certe tarditas rei diuturnitate compensabitur: | Concédons qu’il faut bien plus de temps à saisir la langue latine : ce retard sera certainement compensé par la pérennité de l’apprentissage. | |
| Nam ut in plantis, quae celerrime surgunt, celerrime etiam consenescunt et emoriuntur, quae uero serius adolescunt, et uiuaciora sunt et fructus ac stirpium diuturnitate morae damnum alleuant, sic latina propemodum lingua firmissimis et altissimis nisa radicibus ac doctissimi cuiusque iudiciis tamquam adminiculis fulta, tam multas turbulentissimarum [131] tempestatum procellas ac turbines iam bis mille et ducentos amplius annos sustinuit, cum uulgaris ista a DCC retro anno ad nostram aetatem toties uitiata, toties mutata et corrupta, ab agresti, plebeiaque ac barbara etiam turba iactata atque agitata, in summo uix Italiae solo haereat. | Car pour les plantes les pousses les plus rapides se dessèchent et meurrent très rapidement tandis que les pousses plus tardives sont plus vivaces et retardent les dommages causés aux fruits et aux racines ; de même la langue latine, appuyée par des racines plus fermes et plus profonde et soutenue par les jugements de tous les plus grands savants comme par des étais, a supporté depuis plus de deux milles deux cents ans les innombrables bourrasques et ouragans des tempêtes les plus déchaînées, tandis que cette langue vulgaire depuis sept cents ans jusqu’à notre époque tant de fois viciée, tant de fois modifiée et corrompue, ballottée et agitée par la foule des paysans, des plébéiens et aussi des barbares, ne prend ses racines qu’à la surface du sol italien. | |
| Atque illa quidem, una et eadem per Europae populos ac regiones plane cunctas propagata, in Germania, Gallia, Hispaniis, quin etiam Britannia, in his ipsis, inquam, gentibus, a quibus reliqua nobis Imperii potestas erepta est, uiget et dominatur ; ac Dis hominibusque approbantibus, optimam iuris dignitatisque suae partem retinet ac tuetur eademque ab eruditissimis quibusque eorum locorum hominibus pulcherrimis monimetis ac lucubrationibus in dies augetur et amplificatur. | La première quant à elle s’est propagée une et semblable parmi tous les peuples et les régions d’Europe sans exception : on connaît sa puissance et son pouvoir en Allemagne, en France, en Espagne, même en Grande-Bretagne, dans ces peuples, dis-je, qui nous ont arraché ce qui restait de la puissance de notre Empire ; avec l’approbation des hommes et des dieux, elle garde et conserve la meilleure part de son droit et de sa dignité et, identique, est tous les jours enrichie et étoffée par tous les plus grands érudits de ces contrées grâce à leurs monuments et à leurs veilles. | |
| Haec tam multiplex, angustiis Italiae circunscripta, ibidem fere unde enata est languescit et intermoritur. | La seconde, si variable, bornée par les frontières de l’Italie, s’éteint et meurt presque là où elle est née. | |
| Videor mihi, auditores, multis ex partibus popularis ac uulgaris linguae quasi arcem aut euertisse, aut certe uehementer labefactasse. | Auditeurs, j’ai, me semble-t-il, renversé en grand partie ou du moins violemment ébranlé la citadelle, pour ainsi dire, de la langue vulgaire. | |
| Vna adhuc pars restat,n multo, ut illius patronis, ac mihi etiam ipsi uidetur, munitissima. | Une seule part demeure à présent, de l’avis de ses défenseurs et du mien bien mieux protégée. | |
| Quam si, uti spero, expugnaro, multo iam fidentius et alacrius, ab hoc aditu patefacto, aggredi licebit ad ueterem nobilissimae linguae gloriam uindicandam. | et si, comme je l’espère, j’en viens à bout, j’aurais désormais ouvert un passage plus assuré et plus pratique et il me sera permis d’avancer pour venger la gloire d’antan de notre très noblissime langue. | |
| Vos interim obsecro, ut paululum hoc quod [132] est susceptae orationis reliquum, quemadmodum adhuc fecistis, attente et cum silentio auscultetis. | Entretemps je vous prie d’écouter avec attention et en silence, , comme vous l’avez fait jusqu’à présent, le peu qu’il reste du discours que j’ai entrepris. | |
| Quod tandem istuc est tam firmum nouae huiusce sectae praesidium ? | Quelle est enfin la défense si solide de cette nouvelle secte ? | |
| Reprehendunt scilicet eorum nimiam diligentiam, qui in linguam minime necessariam, tum uero cognitu adeo difficilem, ut nemo eam omnino adipisci posse uideatur, studium curamque suam conferant. | Ils critiquent, cela va sans dire, la trop grande diligence de ceux qui placent leur étude et leur soin dans une langue si peu nécessaire mais si difficile à savoir que personne ne semble pouvoir tout à fait la maitriser. | |
| Quam sit ea lingua necessaria, sine qua sit omnis, qui suscipitur in liberalibus disciplinis, irritus labor, est ante disputatum. | L’absolue nécessité de cette langue sans laquelle tout le travail été entrepris dans les disciplines libérales serait vain, a été discutée auparavant. | |
| Sed quae potest esse magis necessaria lingua, quam ea, per quam cum exteris nationibus, penes quas fatali quodam Italiae euentu, summa reipublicae est, nobis est honesta ac prompta sermonis communicatio ? | Mais quelle langue peut être davantage nécessaire que celle qui nous permet de communiquer dignement et facilement avec les peuples étrangers dans les mains desquels cette catastrophe fatale à l’Italie a placé l’ensemble de l’État ? | |
| Qua sublata, qua nam lingua Itali homines de priuatis, publicisque rebus agant, cum Gallis, Germanis, Hispanis, Sarmatis, Pannoniis, Britannis ? Aut eos per interpretem appellent necesse fuerit: aut illorum linguas condiscant. | Sans cette langue, comment les Italiens parleraient-ils avec les Français, les Allemands, les Espagnols, les Sarmates, les Pannoniens, les Bretons ? Ou bien il aurait été nécessaire d’avoir recours à la médiation d’un interprète ou d’apprendre les langues langues de ces peuples. | |
| Iam quanti referat ipse ne sensus cogitationesque tuas exponas an alterius uicaria opera confidas, nemo est tam sensus communis expers quin intelligat. | Il n’y a personne qui soit si dépourvu de sens commun qu’il ne comprenne la différence qu’il y a à exposer soi-même ses sentiments et ses pensées ou à faire confiance à l’expédient d’un tiers. | |
| Themistocles certe unus totius graeciae in rebus gerendis acerrimus, atque in consilio capiendo callidissimus, non ante Artaxerxen regem, ad quem ciuium suorum inuidia pulsus uenerat, sibi de rebus maximis conueniendum putauit, quam Persicam [133] linguam didicisset ; quod cum se Rex non alia lingua appellari pateretur, non commisit ille ut quae animo agitabat alii cuiquam crederet quam cui tunc sibi conducere putabat. | Seul Thémistocle en tout cas, l’homme le plus vif de la Grèce tout entière dans la gestion des affaires et le plus rusé dans la décision, a pensé qu’il ne devait pas rencontrer le roi Artaxerxès, chez qui il était venu poussé par la jalousie de ses concitoyens, sur les plus grands sujets avant d’avoir appris la langue perse ; et comme le roi ne souffrait pas qu’on s’addressât à lui dans une autre langue, Thémistocle ne s’exposa pas à confier les pensées qu’il méditait à quelqu’un d’autre qu’à celui qui, à son avis, lui était utile à ce moment-là. | |
| Tot uero ac tam diuersas linguas, tam abhorrentes ab Italico sermone, tam absonas, tam asperas et inconditas, quanti sit operis addiscere, aestiment ii, qui linguam latinam, Italicae huic, qua uulgo utimur, tam germanam ac finitimam, tam praeterea lenem ac suauem, percipere Herculei prope laboris esse arbitrantur. | La charge que représente l’apprentissage de tant de langues si diverses, si différentes de la langue italienne, si discordantes, si âpres et si rudes, qu’ils l’estiment ceux qui pensent que savoir la langue latine, si sœur et si proche de la langue italienne que nous utilisons couramment, est presque un travail d’Hercule. | |
| Maiores certe nostri ob eam in primis causam instituerunt: ut in augustissimo Christianae reipublicae consilio Pontifices Maximi Latina oratione minores Pontifices rogaret et ii latine sententiam dicerent, ut unica lingua totius collegii, quod ex diuersarum gentium lectissimis hominibus constitutum fuisset, ratio haberetur. | C’est sans doute pour cette raison surtout que nos ancêtres ont décidé que dans le conseil le plus auguste de l’État Chrétien, les grands pontifes sollicitaient les petits pontifes en langue latine et qu’ils donneraient leur avis en latin de sorte qu’on s’en tenait à une langue unique dans un collège composé de l’élite des différentes nations. | |
| Quae causa etiam effecit ut, populari turbae nouo loquendi usu concesso, in sacrorum cerimoniis, quibus nemini, qui Christiano nomine censeatur, ex quacunque sit gente,ac natione, interdictum est, in scribarum etiam tabulis, propterea quod ad exteros plerunque homines causarum cognitio defertur, in scholarum denique cœtibus, quo discendi causa ex diuersis Europae partibus honestissimi adolescentes conueniunt, uetus latina lingua retineretur. | C’est aussi ce qui a fait que, alors qu’on avait concédé à la foule la pratique d’une nouvelle langue, on a conservé l’ancienne langue latine dans les cérémonies religieuses accessibles à tous les Chrétiens sans distinction d’origine ou de nation ; dans les documents écrits aussi parce que la connaissance des causes est offerte à des hommes souvent étrangers ; dans les assemblées des écoles enfin, où les plus honnêtes jeunes gens venus des différentes parties de l’Europe se réunissent pour étudier. | |
| At enim nec percipi quidem potest quae iam nobis non ex loquentium [134] sermone, sed ex scriptis tantum sumenda est. | Mais, disent-ils, on ne peut pas non plus l’entendre, elle qu’il nous faut désormais tirer non de la parole de ses locuteurs mais seulement des écrits. | |
| O incredibilem linguae difficultatem ! O imperitos homines, qui in ea cognoscenda et ipsi operam et oleum perdunt et uobis, auditores, ut laborem tam irritum suscipiatis auctores sunt ! | Ô incroyable obstacle à la langue ! Ô hommes ignorants, qui perdent leur temps et leur peine à la connaître et vous engagent, auditeurs, à entreprendre un travail d’une telle vanité ! | |
| Sed quae tandem est ista difficultas ? Certe aut in sono uocis, aut in singulis, aut in copulatis et iunctis uerbis eam esse necesse est. | Mais quel est donc cet obtstacle ? Il doit certainement résider soit dans la diction, soit dans les mots, soit dans la syntaxe. | |
| Spectatur uocis sonus in literis appellandis et in quibusdam syllabarum intentionibus aut remissionibus, quos accentus dicimus. | Mais on saisit le son des mots dans la prononciation et dans des intonations appuyées et relâchées des syllabes que nous appelons accents. | |
| An non facillime quiuis eas literas ac syllabas appellarit quae sunt in his rerum notis Di superi ; inferi ; animantes ; aerem ; aquam ; ignem ; terram ; aeternitatem ; religionem ; pietatem ; fidem ; nubes ; uentos ; sidera ; solem ; lunam ; campos ; montes ; flumina ; urbes ; agros ; mare ; nauigia et quae his aut agnata aut subiecta quodam modo sunt ? | N’importe qui ne prononcerait-il pas le plus aisément du monde les lettres et les syllabes qui se trouvent dans ces mots Di superi ; inferi ; animantes ; aerem ; aquam ; ignem ; terram ; aeternitatem ; religionem ; pietatem ; fidem ; nubes ; uentos ; sidera ; solem ; lunam ; campos ; montes ; flumina ; urbes ; agros ; mare ; nauigia et ce qui d’une certaine manière s’est greffé sur elles ou leur a été soumis ? | |
| Mihi certe in mentem uenire non potest: quo haec alio sono prisci homines pronunciarint. | En tout cas, je ne peux imaginer avec quelle autre inflexion les Anciens ont prononcé ces mots. | |
| Verum eas, quae primae sunt literae in coelo, Roma ; aut qui primus in homine, spiritus aut in pulchro, triumpho, trophaeo medius, exilius et paene putide ; et affatim, apprime, profecto, amabo, cedo, exaduersum, subinde, aliquando, alioquin, et quae sunt huiusmodi, alio quam ueteres tenore efferimus. | Mais les premières lettres de coelum, Roma ou l’aspiration au début d’homo, ou au milieu de pulcher, triumphus, trophaeus que nous faisons trop brièvement et presque avec affectation et affatim, apprime, profecto, amabo, cedo, exaduersum subinde, aliquando, alioquin et les mots de ce genre nous les prononçons avec un accent différent de celui des Anciens. | |
| Qui una igitur et altera syllaba, literaue cadat, aut uerbum centesimum quodque tenuius, aut crassius expresserit, is continuo latinae linguae ius amiserit ? | Si l’on trébuchait sur une ou deux syllabes ou lettres ou si l’on prononçait un mot sur cent trop faiblement ou trop grossièrement, perdrait-on pour toujours le droit de pratiquer la langue latine ? | |
| Durae [135] nimis leges et quibus uix obstringi se ueteres pati potuisse crediderim, qui plerunque loquendi usu populo concesso, scientiam sibi reseruarunt. | Voilà des lois trop dures et qu’à mon avis les Anciens auraient difficilement souffert de respecter, eux qui, tandis qu’ils ont accordé au peuple l’usage ordinaire de la langue, se sont reservé la savoir. | |
| Si ex duabus et XX literis recte X et VIII ne XX dicam, appellaro, in reliquis tantillum offendero, tu mihi statim Vrbe Roma, ac Romani Imperii finibus interdices ? | Si je prononce correctement dix-huit lettres, pour ne pas dire vingt, sur vingt-deux mais que je bute très légèrement sur les autres, m’interdiras-tu aussitôt, toi, la ville de Rome et les frontières de l’Empire romain ? | |
| Sed est, aiunt, singularum dictionum plane abstrusa et ab usu nostro remota proprietas. | Mais, disent-ils, la manière spécifique de prononcer chacun des mots est tout à fait abstruse et éloignée de notre usage. | |
| Putaram dicturi essent, ut ueritatem Democritus dixit, in profundo demersam. | J’avais pensé qu’ils diraient, comme Démocrite l’a dit de la vérité qu’elle est profondémment enfouie. | |
| Verum quae tam multa sunt rerum uocabula, quae aut iam in lucem hominum solertia non protulerit aut inuestigando in dies proferri non possint? | Mais quels sont ces innombrables termes que l’ingéniosité des hommes n’aurait pas portés à la lumière ou qu’elle ne pourrait pas, en cherchant, découvrir chaque jour ? | |
| Mitto peruulgata illa, ac protrita : quae quis est tam, ut ita dicam, ieiune literatus, qui aut usurpare, cum usu uenerit, aut eorum nesciat notiones distinguere ? Quis enim quid illa sint aut quid inter ea intersit, ignorat ? Vrbem, ciuitatem ; castellum, arcem ; castra, exercitum, aciem, bellum, praelium ; orationem, contionem ; hominem, uirum ; fœminam, mulierem ; curiam, senatum ; comitia, consilium ; forum, plateam ; uicum, angiportum ; rus, uillam ; iaculum, telum ; arborem, fruticem ; pomum, malum ; herbam, olus ; plaustrum, currum et quae inuicem ad hunc inter se modum affecta sunt. | Je ne m’étends pas sur les termes d’un usage ordinaire et banal : qui est si, pour ainsi dire, maigrement éduqué qu’il ne sait ou y recourir lorsque la situation se présente, ou cerner leur signification ? Qui ignorerait en effet ce que ces mots désignent ou quelle différence il y a entre eux ? Urbs, ciuitas ; castellum, arx ; castra, exercitus, acies, bellum, praelium ; oratio, contio ; homo, vir ; femina, mulier ; curia, senatus ; comitia, consilium: forum, platea ; uicus, angiportum ; rus, villa ; iaculum, telum ; arbor, frutex ; pomum, malum ; herba, olus ; plaustrum, currus ; et tous les synonymes de ce genre. | |
| Sed illa mitto iam paulo occultiora : nubes, nebulas ; ostentum, portentum, prodigium [136] monstrum ; templum, aedem, fanum ; arcam, superficiem ; formam, figuram ; ambitum, ambitionem ; lucrum, quaestum ; arbitrum, sequestrem ; literas, epistolas ; satagere, trepidare ; festinare, maturare ; relegare, deportare ; interrogare, percontari ; monere, docere ; persuadere, probare ; uidere, intueri ; absoluere, expolire. | Je ne m’étends pas sur les termes un peu plus obscurs : nubes, nebulae ; ostentum, portentum, prodigium monstrum ; templum, aedes, fanum ; arca, superficies ; forma, figura ; ambitum, ambitio ; lucrum, quaestus ; arbiter, sequester ; literae, epistolae ; satagere, trepidare ; festinare, maturare ; relegare, deportare ; interrogare, percontari ; monere, docere ; persuadere, probare ; uidere, intueri ; absoluere, expolire. | |
| Haec et quae dici opus fuerit alia, si eodem sensu, quo ueteres inseruisse suis scriptis apparet, aut loquens aut scribens protulero atque hinc etiam parce, ut inquit Poeta, detorta, nouis noua rebus nomina assignaro, Quid erit causae, cur mea latina possessio non optimo iure sit, ac prope eodem, quo ueterum fuit ? | Ces mots et d’autres qu’il aurait été nécessaire de citer, si, parlant ou écrivant, je les utilise dans le même sens que d’évidence les Anciens dans leurs écrits et que de là j’assigne également de nouveaux termes, « légèrement détournés »[1], comme dit le poète à de nouvelles choses, quelle raison y aura-il que mon usage latine ne soit pas aussi légitime et presque aussi légitime que le fut celui des Anciens ? | |
| Quid uero in coniunctis ? Quis me tanquam minus latinum exagitabit ? si dixero. Quod felix, faustum, fortunatumque sit, Clementem Pont. Max. cum Carolo Caesare (utrumque honoris, atque amplitudinis causa nomino) foedus percussisse ; ad Italiae statum reformandum ac impiorum hostium conatus infringendos, eundem Caesarem a Cal. sextilibus mare transmisisse ; Barcinone X ipso die tranquillo mari ac secundo uento Genuam appulisse ; Magnam ei a cuncta pene Italia gratulationem factam ; inde auditis legationibus, quae multis ex locis ad eum conuenerant cum honestissimo comitatu per Apennini tramites, ad ueteranorum legiones, quas in Gallia habebat, atque item ad noua [137] auxilia, quae nuper ex Germania descenderant, Placentiam uenisse ; eius itineribus tantum abesse, ut ullo aut agri, aut oppida incommodo afficiantur, ut a grauissimis calamitatibus eo iam praesente Italia respirare atque ad optimam futuri temporis spem erigere se uideatur ; ipsum quidem plurima et maxima iustitiae, clementiae, liberalitatisque suae documenta dedisse ; iam Bononiam ad Pont. Max. de comunibus rebus consilii capiendi causa uenisse. | Et pour la syntaxe ? Qui me taxera d’être moins latin, si je dis (ce qui serait heureux, joyeux et glorieux), que le Pape Clément et l’empereur Charles, (je nomme l’un et l’autre pour leur honneur et leur grandeur) ont conclu un traité ; que, pour rétablir la situation de l’Italie et anéantir les efforts de nos ennemis impies, le même empereur a depuis les calendes d’août traversé la mer ; que de Barcelone, il a le dixième jour, grâce à une mer tranquille et à un vent favorable, abordé à Gênes ; que l’Italie presque tout entière lui a témoigné son immense reconnaissance ; qu’ensuite, après avoir écouté les ambassades qui, composées d’hommes tout à fait honnêtes, étaient venues à lui de tous lieux par les cols des Apenins pour rejoindre les legions de vétérans qu’il avait en Gaule et les nouvelles troupes auxiliaire qui étaient descendues de la Germanie, il s’est rendu à Plaisance ; que sur sa route les champs ou les villes furent loin de subir un préjudice, si bien qu’en sa présence l’Italie semble se remettres des plus lourds malheurs et bâtir l’espoir du plus radieux avenir ; qu’il a donné de nombreuses preuves très grandes de sa justice, de sa clémence, de sa libéralité ; qu’il est désormais venu à Bologne pour prendre conseil auprès du pape sur leurs affaires communes. | |
| Si ad hunc modum de publicis priuatisque rebus, de forensibus, ac domesticis egero, de re bellica, de agrorum cultu, de aedificandi nauigandique scientia, de tuenda curandaque ualetudine, de artibus denique ac scientiis omnibus, si, inquam, satis cuiuis rerum generi sua ac certa dicendi ratione fecero, quis ueteres aliter dicturos fuisse existimabit ? | Si je traite de cette manière des affaires publiques et privées, de affaires étrangères et nationales, de la guerre, de la culture des champs, de la science de bâtir et de naviguer, de la maintien et du soin de la santé, enfin de tous les arts et les sciences, si, dis-je, je me suis saisi de n’importe quel genre de sujets de façon adaptée et précise, qui pensera que les anciens auraient parlé autrement ? | |
| Sed non possim ego fortasse neque satis scio, an quae dixerim perinde dicta sint, ac dici oportuit. | Mais je ne le pourrais pas être pas, moi, et je ne sais pas assez, si ce que j’aurais dit l’a été de la même dont il l’aurait fallu. | |
| At nihil mihi plus assumo, quam quantum uos mihi tribuendum putetis. | Cependant, je ne prétend à rien de plus qu’à la part que, selon vous, il faut m’attribuer. | |
| At qui possint, neque nobis pueris aut adolescentibus defuerunt neque nunc desunt. | Enfants ou jeunes hommes, nous n’avons pas manqué ni ne manquons aujourd’hui de gens capables de le faire. | |
| Ferri enim non potest quod aiunt isti linguam latinam ex recentioribus neminem adhuc adeptum: | En effet les propos de ces individus, selon lesquels aucun homme de notre époque n’a maitrisé la langue latine, sont insupportables. | |
| At ego multos habeo nominare, qui latinae orationis facultate cum antiquis hominibus comparari posse uideantur. | Moi, je peux nommer beaucoup qui, par leur capacité à parler latin, sembleraient dignes d’être comparés aux Anciens. | |
| Quid enim ? Io. Pontanus, uir ingenio et doctrina [138] singulari, tam multis uoluminibus non magnam rerum uarietatem copiose, grauiter, et ornate tum uersibus, tum soluta oratione tractauit ? | Eh quoi ? Joannes Pontanus, hommes d’un talent et d’un savoir remarquables, n’a-t-il pas traité avec abondance, gravité et élégance, tantôt en vers, tantôt en prose, une grande variété de sujets dans pléthore d’ouvrages ?[2] | |
| Quid ? M. Antonius Sabellicus, tot aetatum ac gentium res gestas indefesso prope stylo prosecutus[3], quam posteris latinitatis partem in tanta uoluminum turba desiderandam reliquit ? | Eh quoi ? Marcus Antonius Sabellicus, qui s’est attaché de sa plume quasi infatiguables à écrire les exploits de tant d’époques et de peuples, quelle part de la langue latine, dans une si grande foule d’ouvrages, a-t-il laissé à désirer aux générations postérieures ? | |
| Et quoniam historiae mentio facta est, is, quem nuper immaturo fato ereptum Musae prope ipsae lugent, Andreas Naugerius, quantam pro ingenio iudicioque suo, ac multiplici bonarum artium, quibus ab ineunte aetate deditus fuerat, ad Venete Reipublicae historiam, latinae orationis copiam afferebat ? | Et puisqu’on a mentionné le genre historique, l’homme ravi il y à peu par une mort trop rapide, celui que pleurent les Muses elles-mêmes, Andreas Naugerius, quelle immense richesse de la langue latine apportait-il, en raison de son talent et son jugement et considérables, aux arts libéraux auxquels il s’était dédié depuis sa jeunesse ?[3] | |
| Quam uero, in eodem prope aetatis flore consumptus, Chr. Longolius doctrinae indolem, quam latine dicendi ac scribendi, homo in extremis Germaniae ne dicam, an, ut ipse maluit, Galliae finibus natus, copiam ac uim prae se ferebat? | Quelles dispositions pour le savoir, Chr. Longolius, ravi dans la même fleur de l’âge, quelle capacité et quelle faculté de parler et d’écrire en latin cet homme né je ne dirais pas dans les confins de la Germanie, mais, ce qu’il préférait, aux frontières de la France, présentait-il ?[4] | |
| Quod si poetarum in hoc quasi latini nominis censu habenda ratio est, quis, in Actii Sanazari hominis prudentissimi ac doctissimi elimatissimis uersibus (nihil nunc de carminis dignitate, ac grauitate, nihil de rerum dispensatione, nihil de numero et compositione, nihil de ornamentis loquor) sed quis in eius uersibus uerbum unum, aut sententiam unam offendat, quae non e medio latinitatis fonte hausta uideatur? | Et si, dans ce recensement des hommes dignes, pour ainsi dire, du titre latin, il faut tenir le compte des poètes, qui, dans les vers tout à fait polis d’Actius Sanazarius[5], homme à la sagesse et au savoir remarquable (je ne dis rien à présent de la dignité et de la gravité de sa poésie, rien de sa composition, rien de sa versification et de son agencement des mots, rien des ornements de son style), oui qui trouverais dans ses vers un mot ou une phrase qui ne semblent puisés de la source même de la latinité ? | |
| Iam uero quid est latine scribere, si quae uir [139] clarissimus ac grauissimus Iacobus Sadoletus, optimis quibusque artibus praeclare instructus et ornatus, scribit, non omnes uidentur latinitatis numeros implesse ? | Car désormais qu’est-ce qu’écrire en latin si ce qu’a écrit Jacobus Sadoletus[6], un homme si illustre et si grave, merveilleusement instruit et paré de tous les meilleurs arts, ne semble pas cocher toutes les cases de la latinité ? | |
| Quid ? Summis ornamentis honoris, fortunae, uirtutis, ingenii praeditus atque idem elegantium omnium doctissimus doctorum elegantissimus P. Bembus, quam in scribendo latine orationis aut excolendae aut expoliendae partem omisisse uideri potest? | Quoi ? Petrus Bembus[7], doté des plus grands ors de l’honneur, de la fortune, de la vertu, du talent et aussi le plus érudit de tous les gens distingués et le plus distingué des érudits, quelle partie de la culture ou de du perfectionnement de la langue peut-il sembler avoir laissé de côté en écrivant en latin ? | |
| Mitto ingenii ac latine dicendi facultate summos uiros: | Je passe sous silence les plus grands orateurs latins de notre temps. | |
| Quibus certe absentibus sua laus locusque suus non defuisset, sed cum intelligam, graues ac prudentes uiros in os cum laudetur, aegerrime pati consueuisse, illos debito potius testimonio fraudabo quam ab istis subselliis[4] intepestiua laudatione offensos dimittam. | Certainement, en leur absence, je n’aurais pas manqué de les louer et de leur faire une place, mais puisque je sais que les hommes sérieux et sages ont l’habitude de trouver intolérable qu’on les loue, je les frusterai du témoignage qui leur est dû plutôt qu’il les écarter de ces bancs offensés par une louange intempestive. | |
| Sed tacitis uestris cogitationibus auditores existimandum relinquo : qui ex iis ipsis, qui inter uos sedent, non latinam modo, sed grauem etiam et ornatam nostri temporis historiam scripserint ; qui carminis aurea uena, cui prima de poetis palma deferenda sit, controuersum fecerit ; qui latina denique linguae studio, cognitione, exercitatione, antiquarum literarum memoria, aetatis nostrae rubiginem absterserint, offusam latino lumini caliginem discusserint. | Mais, auditeurs, je vous laisse réfléchir en silence : si, parmi les gens qui siègent au milieu de vous, des hommes avaient écrit une histoire de notre siècle non seulement en latin, mais aussi grave et ornée ; si à l’opposé quelqu’un, à qui il aurait fallu décerner la palme des poètes, avait composé avec la veine dorée de la poésie ; si des hommes avaient nettoyé la rouille de notre époque par l’étude, la connaissance, l’exercice de la langue latine, par le souvenir des lettres antiques, ils auraient dissipé le nuange qui passe devant la lumière latine. | |
| Sed et eos, eo quod nihil in praesentia me eorum laudibus plus debere intelligo quam quantum ipsi gratis ac libentibus animis accepturi uideantur missos facio [140]. | Mais je les passe également sous silience, parce que je comprends qu’en leur présence je ne dois rien davantage pour leurs louanges que la part qu’ils semblent disposés à accepter avec reconnaissance et de bon cœur. | |
| Et alios item complures praetereo : neque enim mihi hoc loco omnes, quibus iure latinae linguae laus attribuenda uideatur, colligere propositum est. | Et de même, je passe sur bien d’autres : en effet je n’ai pas ici le dessein d’embrasser tous les hommes à qui il faudrait visiblement attribuer à bon droit la louange de la langue latine. | |
| Sed si, quos ante nominaui, latini non uidentur, certe ex uetustissimis multi, qui nihil uideri possunt purius aut castigatius locuti : erunt ab hoc latini nominis censu remouendi. | Mais si ceux que je viens de nommer ne vous semblent pas latins, alors il y en a certainement beaucoup parmi hommes des époques antérieures qui ne peuvent en rien sembler avoir parlé une langue plus pure ou plus châtiée : ceux-là devront être rayés de notre liste du nom latin. | |
| Sed me rationum copia in istorum opinione refutanda longius prouexit. | Mais la richesse des arguments m’a poussé à réfuter trop longuement l’opinion de ces individus. | |
| Quod si cui sum uisus, quam esse alias consueuerim, redundantior, is sciat fuisse multarum mihi rationum praesidio contra spectatissimorum in omni literarum genere hominum autoritatem pugnandum. | Et si on me trouve plus redontdant qu’à l’accoutumée, qu’on sache que c’est avec le secours de pléthore d’arguments qu’il m’a fallu lutter contre l’autorité d’hommes très considérés dans tous les genres de lettres. | |
| Cum enim autoritas plerunque ueritati fraudem faciat, ad magnam certe iudiciorum corruptelam peruaderet, nisi existerent, qui eius quasi aciem rationum robore retunderent. | En effet, puisque l’autorité élude souvent la vérité, elle irait jusqu’à corrompre grandement les jugements, s’il ne se dressait pas des hommes pour freiner, pour ainsi dire, son armée par la résistance de leurs arguments. | |
| Audistis igitur auditores, et attente quidem, quo nomine uobis etiam gratiam habeo, audistis quae rationum praesidia, ad istorum ueluti munimenta oppugnanda compararim. | Vous avez donc écouté, auditeurs, et vous avez même écouté attentivement (à ce titre, je vous remercie encore) quels secours d’argumentation j’ai convoqués pour combattre les fortifications, pour ainsi dire, de ces gens. | |
| Ostendi enim primum hunc duplicis linguae usum non quia nouus sit protinus contemnendum neque enim nouitate sed utilitate quanti sit quaeque res facienda, metiendum ; multa noua magno hominibus usui ac commodo esse ; uerum non aliam esse a latina popularem hanc linguam sed corruptam ex ea, et uitiatam ; sinceriorem illam et grauiore doctorum orationi, hanc plebei et multitudinis sermonibus optime conuenire. | J’ai montré en effet d’abord qu’il ne faut pas condamner immédiatement cet usage d’une langue double au prétexte que cela serait nouveau et ni estimer la valeur de chaque chose sur le critère de la nouveauté mais sur celui de l’utilité ; que beaucoup de nouveautés sont fort utiles et avantageuses pour les hommes ; qu’en vérité cette langue populaire n’est pas différente de la langue latine mais qu’elle vient de sa corruption et de sa détérioration ; que la langue latine, plus pure et plus grave, convient le mieux au discours des savants, la langue vulgaire aux conversations du peuple et de la foule. | |
| Ostendi [141] deinde latinam linguam colere, non esse, quod ipsi interpretantur, maiorem quam patriae et natiuae honorem habere, sed, cum utraque patria sit, ueriorem et incorruptiorem falsae ac pollutae temporum uitio anteponere atque id esse, propemodum ex oris dignitate, ac matronali uel etiam regali cultu et ornatu, ueram matrem agnoscere, deformem, fictam, et fucatam, ac nudam etiam et inopem atque eam, quae ne lingua quidem recte nominari possit, ad plebeia plane et uulgaria opera amandare. | J’ai montré ensuite que cultiver la langue latine, ainsi que ces gens le pensent, la tenir en plus grand honneur que la langue maternelle et naturelle, mais que, puisque l’une et l’autre sont maternelles, c’est préférer une langue plus vraie et plus pure à une langue fausse et polluée par le vices des temps et que cela revient à reconnaître sa véritable mère presque à la dignité de son visage et à sa parure et son ornement de matrone ou même de reine, mais à releguer aux travaux plebéiens et vulgaires une langue difforme, mensongère, fardée, et même nue et sans ressources qui ne pourrait même pas être à bon droit appelée langue. | |
| Ad haec ostendi, non fraudari linguae latinae studio liberalium artium ac scientiarum genus ullum uel minima temporis eius parte, quod in iis artibus consumendum sit, cum sit omnino ea lingua, qua illae traditae sint, cognoscenda ; ad linguam uero intelligendam prope necessariam esse scribendi exercitationem, cum praesertim grauissimae saepe res oratione sint pertractanda quas nullo pacto sustinere possit styli popularis infirmitas. | Sur ces points, j’ai montré que l’étude de la langue latine ne lèse aucun genre d’art libéral et de science ou la moindre part de temps qu’il faudrait y consacrer, puisqu’il faut connaître la langue qui les as transmis ; que s’exercer à l’écrire est presque nécessaire pour comprendre une langue, surtout que les sujets les plus sérieuses doivent souvent être traités avec éloquence, si bien que la faiblesse du style populaire ne pourrait en aucune façon soutenir. | |
| Ostendi postremo et necessariam esse eius linguae cognitionem, qua internuncia et interprete, cum exteris nationibus quam facillime coniungimur, et eam adipisci non esse tam infiniti, quam isti fingunt, laboris, cum tam multi et nostri, patrum nostrorum aequales, plurimis et pulcherrimis monimentis, eam se non difficillime consecutos testatum reliquerint. | J’ai montré enfin que la connaissance de cette langue est nécessaire, puisque c’est grâce à cette messagère et cette interprète que nous sommes réunis le plus facilement possible avec les nations étrangère, et que l’acquérir n’est pas le fait d’un labeur aussi infini que ces gens le dépeignent, puisque tant d’entre nous, égals de nos pères, ont rendu manifeste par des écrits fort nombreux et fort beaux manifesté qu’ils l’avaient maitrisée sans trop de peine. | |
| Quid iam igitur [142] restat auditores? Nempe ut, pro meo in uos amore, ac in studiis uestris iuuandis et ornandis perpetua cura ac sedulitate, non solum uos magnopere horter, uerum etiam orem atque obtester, ut ueteris latinae linguae longe castissimae ac purissimae usum, ueris ac perspicuis rationibus adducti, constantius retineatis quam aut sola hominum autoritate commoti, aut rei nonnulla difficultate deterriti, ad nouae huius tam inquinatae ac corruptae consuetudinem delapsi uideamini. | Que me reste-t-il à faire désormais, auditeurs ? Il me reste, en vertu de mon amour pour vous, de mon soin et de mon application à aider et cultiver vos études, non seulement à vous exhorter vivement, mais aussi à vous prier et à vous conjurer : guidés par des arguments vrais et clairs, conservez avec une fermeté redoublée l’usage de l’ancienne langue latine, de loin plus chaste et plus pure plutôt que de sembler, émus par la seule auctorité des hommes ou effrayés par quelque difficulté de la tâche, en venir à l’habitude de cette langue si souillé et si corrompue. | |
| Nihil a uobis noui aut inusitati contendo. | Je ne sollicite de vous rien de nouveau ou d’inouï. | |
| Non possim, si uelim, neque fortasse uelim, si posfim, popularem linguam exterminar. | Je ne pourrais, même si je le voulais, et je ne voudrais peut-être pas, même si je le pouvais, exterminer la langue populaire. | |
| Sed ea perinde utamini, censeo, ac maiores uestri usi sunt: ut cum familiaris ei sermonis iocorum ac lusuum uestrorum partes tribueritis, quidquid graue, magnificum, sublime, excelsum, perpetuae orationi mandandum fuerit: ad unius omnium pulcherrimae atque uberrimae linguae opem confugiatis. | Mais employez-la, à mon avis, comme vos ancêtre l’ont employée, de sorte qu’ayant assigné à cette langue familière vos moments de jeux et de loisirs, vous cherchiez refuge, sur tous les sujets sérieux, magnifiques, sublimes, élevés qui doivent être confié à l’exposé suivi, auprès de la puissance de langue la plus belle et la plus riche qui soit. | |
| Non proponam uobis exempla aut Syrorum,aut Scytharum, aut Thracum, qui, patria lingua spreta et contempta, se ad Graecam excolendam contulerunt, non Hispanorum, aut Gallorum, qui Romano Imperio incolumi, a Latina lingua dicendi ac scribendi auxilium expetiuerunt. | Je ne vous exposerai pas les exemples des Syriens, des Scythes ou des Thraces, qui, ayant dédaigné et rejeté leur langue maternelle, se sont tournés vers la pratique de la langue grecque, non plus que celui des Ibères ou des Gaulois, qui, alors que l’Empire Romain était intact, ont réclamé à la langue latine de les aider à discourir et à écrire. | |
| Intra hos centum et quinquaginta fere annos, nonne Hetrusci homines, excellentes, iudicii, ingenii, doctrinae etiam laude uiri, non [143] dicam, multo maximam eos scriptorum suorum partem latina lingua contexuisse, sed nonne ii nihil suae plus quam ei conuenire uideretur, tribuentes, quantum ope studioque suo eniti atque efficere potuerunt, eandem latinam temporum ruina iam prope oppressam ac sepultam erexerunt et excitarunt? | Pendant presque150 ans, est-ce que les étrusques, hommes au jugement, au talent, à la gloire de l’érudition excellents, n’ont pas, je ne dirais pas composé une très grande partie de leurs écrits en langue latine, mais, n’attribuant à leur langue que ce qui semblait lui convenir, redressé et avivé avec autant de travail et d’effort que possible la même langue latine qui est désormais presque étouffée et enterrée par la ruine des temps ? | |
| Quorum postea uestigiis inhaerentes doctissimi, et eruditissimi totius Italiae homines, eandem linguam tam diligenter et accurate, tam etiam feliciter excoluerunt ut mihi munitam iam et mollem uobis ad eam in pristinum decus ac dignitatem restituendam uiam reliquisse uideantur: | Suivant ensuite leurs traces, les plus grands savants et érudits de l’Italie tout entière ont pratiqué la même langue avec tant de diligence, de précision et aussi de félicité qu’ils me semblent vous avoir légué une voie déjà protégée et aisée à suivre pour la restituer dans son honneur et sa dignité d’antant. | |
| Videte igitur, ne quam illis pulchrum fuerit latinas literas lapsas restituisse, afflictas excitasse, iacentes erexisse, tam uobis turpe sit confirmatas iam et florentes tueri et conseruare non posse. | Veillez donc à ce qu’il ne soit pas aussi honteux pour vous de ne pouvoir protéger et conserver les lettres latines alors qu’elles sont consolidés et florissantes qu’il a été beau pour eux de les redresser lorsqu’elles avaient trébuché, de les aviver lorsqu’elles étaient affligées, de les relever lorsqu’elles étaient mises à bas. | |
| At illud quidem ipsa uobis ratio facile persuadere potest : si latinae linguae (quod Di omen obruant) consuetudo, qua maxime scientiarum uarietas continetur, de medio tollatur, breui quicquid inter nos adhuc humanitatis uiget, optimarumque artium interiturum. | Mais voici ce dont la raison peut facilement vous persuader : si l’on supprime (puissent les dieux l’interdire) l’usage de la langue latine, qui embrasse plus que tout autre la variété de toutes les disciplines, sous peu toutes les fleurs présentes de la culture des meilleurs arts mourront. | |
| Vos appello Italici nominis iuuenes: uos inquam appello, quos in primis eloquentiae appetentes atque auidos esse decet : Patine uos potestis, eam linguae[5] gloriam, quae propria maiorum uestrorum fuit, profugam neque magis temporum iniquitate quam quorundam hominum peruersitate [144] (dicam enim iusta indignatione impulsus liberius) eiectam, in exterorum et prouincialium hominum sinum confugere ? | Jeunes gens d’Italie, je vous appelle, je vous appelle, dis-je, vous qui devez en premier lieu être insatiables et avides d’éloquence : pouvez-vous souffrir que cette gloire de la langue, qui fut celle de vos ancêtres, abandonnée et exilée moins par l’injustice des temps que par la perversité des hommes (car je parlerais plus librement, mû par une juste indignation), s’enfuit dans le giron d’étrangers et de provinciaux ? | |
| Ac mihi credite, nisi hanc nostri nominis, iam tot secula peculiarem laudem, omni ui, opeque nostra in Italia retinuerimus, non defuturos, qui ad se eam in prouincias confugientem liberaliter excipiant ac nostra etiam socordiam et inertiam illudentes, arctissime complectantur. | Et croyez-moi, si nous ne retenons pas cette gloire qui a été propre à notre nom depuis tant de siècles de toutes nos forces et grâce à tout notre pouvoir en Italie, il ne manquera pas de gens pour l’accueillir généreusement dans les provinces lorsqu'elle se réfugiera chez eux dans les provinces et pour l’embrasser de toutes leurs forces en se jouant de notre paresse et de notre inertie. | |
| Excitate uos per DEOS immortales, optime ac liberalissime instituti adolescentes, ac pro uestris his ueluti Imperii reliquiis strenue ac fortiter pugnate ! Hanc uindicandae linguae causam gnauiter ac uiriliter suscipite ! Quod eo alacrius facere debetis, quod Deorum placabilitate, atque infinita prope in nos clementia, superiorum tempestatum impetu compresso, nullum incommodorum aut calamitatum genus uestro iam otio ac tranquillitati aduersatur. | Levez-vous, par les dieux immortels, jeunes gens à l’éducation la meilleure et la plus libérale, et combattez courageusement et ardemment pour ces reliques, pour ainsi dire, de votre empire ! Cette cause qu’est la défense de la langue saisissez-vous en avec vaillance et bravoure ! Vous devez le faire avec encore plus d’ardeur que grâce à la bienveillance des dieux et leur clémence presque infinie, maintenant que la tempête des temps passés est apaisée, aucun genre de préjudices ou de calamités ne s’oppose à votre paix et votre tranquillité actuelles. | |
| Non uerendum nunc est ne illa intoleranda annonae caritas, aut cœli insalubritas, aut superbissimorum et infestissimorum agminum irruptiones, studiorum uestrorum cursu interpellet atque animos uestros molestiarum molibus oppressos teneat. | À présent, il n’est plus à craindre que la cherté intolérable des denrées, les catastrophes climatiques, les invasions des armées les plus arrogantes et les plus hostiles ne perturbent la poursuite de vos études et tiennent vos esprits étouffés par le poids des difficultés. | |
| Laeta iam, salubria, ac fecunda omnia ; ac breui etiam, in spem maximam, et quemadmodum confido, certissimam sumus adducti, Caroli Caesaris, uiri unius omnium, quicunque nati sunt, inuictissimi ac fortunatissimi, uirtute, animi moderatione, ductu et auspiciis, [145] Clementis etiam VII Pont. Max. consilio, prudentia, autoritate, uniuersam Italiam pacatam, atque omnium periculorum metu uacuam fore. | Nous sommes désormais dans un état de félicité, de bonheur et de prospérité ; et en un instant nous avons également été porté à l’espoir immense et, comme je le crois, assuré que, grâce à la vertu, à la modération d'esprit de Charles César, l'homme le plus invaincu et le plus chanceux de tous ceux qui sont nés, sous sa direction et ses auspices, et grâce à la résolution, à la sagesse et à l'autorité du Pape Clément VII, l'Italie entière soit pacifiée et délivrée de la crainte de tous les dangers. | |
| Quae uero uobis ad hanc prouinciam capessendam praesidia deesse possunt? Ingenia sane uestra longe ceterarum gentium ingeniis antecellunt. Ciuitas certe haec, in quam discendi studio incitati conuenistis: cum pacata est, et quieta, ac rerum omnium copiis exuberans ; tum bonarum artium praeceptis atque institutis, praestantissimisque dicendi ac intelligendi magistris abundat. | Quelle protection peut-il manquer pour se saisir de notre province ? Assurément vos talents surpassent de loin ceux de toutes les autres nations. Certainement, cette ville, où vous êtes venus attirés par le désir de vous instruire, est paisible, stable, riche de toutes sortes de ressources ; elle est pleine d’ excellentes enseignements et institutions des arts libéraux, et de professeurs aux discours et aux réflexions tout à fait remarquables. | |
| De me uero tantum uobis polliceri posse uideor, in uestris studiis instituendis ac ad latinae linguae copiam deducendis, quantum a summa doctrinae laude absim, tantum me a summa ignauiae ac negligentiae reprehensione abfuturum. | Pour ce qui est de ma personne, je semble pouvoir vous faire cette seule promesse que, dans votre formation et votre progression dans la maîtrise de la langue latine, je me tiendrai aussi loin de la louange de la plus grande érudition que de la plus grande paresse et négligence. | |
| Postremum illud est, ut uos moneam duo esse eorum hominum genera, qui uos a Latina lingua capessenda deterreant : unum eorum, qui cum, quemadmodum in Graecorum prouerbio est « aulaedi sint, quod citharoedi fieri non potuerunt » uestra ingenia suorum infirmitate metiuntur ; alterum eorum, qui quae ipsi honoris, fortunae, nominis ornamenta consecuti sunt, ea uobis magnopere inuideant. Quorum alterum contemnendum, alterum etiam odio habendum censeo. | Enfin, permettez-moi de vous rappeler qu'il existe deux genres d’hommes qui peuvent vous dissuader de vous saisir de la langue latine : l’un est celui de ceux qui mesurent votre potentiel à l’aune de leur propre faiblesse, selon le proverbe grec « qu’ils jouent de la flûte, puisqu’ils n’ont pu jouer de la cithare » ; l'autre est celui de ceux qui vous jalousent les distinctions d'honneur, de fortune et de nom qu’ils ont eux-mêmes poursuivies. Je considère que l'un doit être méprisé, et l'autre haï.Top of Form |